DENNEMONT

Descendante d’un des dix-neuf premiers colons de la Réunion, Francine Dennemont, épouse Perruchon a, au cours de cette dernière décennie, effectué d’importantes recherches généalogiques et historiques sur sa famille. Dans un ouvrage baptisé “Parcelle de France dans l’hémisphère Sud” cette Réunionnaise passionnée raconte aussi l’histoire de ses parents au début du XXe siècle, de Simone sa mère issue d’une riche famille, de Maurice son père, enfant pauvre qui réussira grâce à son courage, sa volonté et sa ténacité. C’est aussi l’histoire du clan des Dennemont qui s’établit à Madagascar au début du XXe siècle, les premiers souvenirs de Francine, née en 1941 à Tananarive, de sa découverte de la France métropolitaine en 1949. Mais pour l’heure, nous allons commencer ce récit par l’arrivée du premier des Dennemont, Hervé en 1665, il y a 340 ans de cela.

En 1665, la Compagnie des Indes décide d’armer une flotte et d’engager une expédition de quatre vaisseaux pour coloniser l’île Bourbon. La sélection des colons fut confiée aux missionnaires de Saint-Sulpice. Les critères retenus étaient les suivants : bonne vie et mœurs, constitution solide, posséder quelques petites économies, moyennant quoi la Compagnie leur promettait une concession qu’ils devaient naturellement mettre en valeur au cours des trois premières années. Passé ce délai, il leur fallait être en mesure d’assurer leur propre subsistance faute de quoi leur concession leur était retirée et ils seraient rapatriés vers le royaume. Autant dire que les départs étaient incertains. Sur les quatre cents sujets retenus lors du rassemblement de Brest, seuls deux cent quatre-vingt-huit passagers furent répartis sur les quatre vaisseaux composant l’escadre. A savoir, L’Aigle Blanc, petite frégate de huit canons, vingt-six hommes d’équipage et vingt-trois passagers, Le Saint-Paul n’était autre que l’ancien Aigle Noir qui avait appartenu à l’intendant des finances, Fouquet, et qui avait sillonné les mers comme flibustier. Reconvertie pour la circonstance, cette frégate de deux cent trente tonneaux armée de trente-deux canons accueillit à son bord quatre-vingt-trois passagers parmi lesquels figurait François Rivière. Sur La Vierge du bon Port, quatre-vingt-dix passagers embarquèrent, dont deux importants marchands de Calais, Monsieur Baudry et sa fille, qui épousera plus tard René Hoareau, qui faisait partie du voyage. Il y avait aussi Le Taureau, flûte de deux cent cinquante tonneaux, armée de vingt-deux canons, d’un capacité de quatre vingt douze passagers, dont Etienne Régnault et ses compagnons. De ces quatre-vingt-douze passagers du Taureau, seuls douze arriveront dans la baie de Saint-Paul de l’île Bourbon. Parmi eux, François Ricquebourg, Pierre Hibon, François Vallèe, mais aussi René Hoareau, François Mussard, Athanase Touchard, Jean Bellon, Gilles Launay, Pierre Nativel, Julien Robert, et un certain Hervé Dennemont qu’on écrivait à l’époque “Danemont”, l’ancêtre de Francine qui habite aujourd’hui en région parisienne. Après un périple qui dura quatre mois, les passagers et les membres d’équipage descendirent à terre et s’émerveillèrent devant tant de richesses naturelles qu’offrait l’île. Tortues, gibiers, oiseaux et énormes volatiles ne cherchaient pas à fuir les hommes. Tous s’installèrent dans la baie de Saint-Paul, où exactement ? La grotte des Premiers Français souvent citée fait l’objet de controverses. D’autres escadres suivirent. Mais, après la découverte du massacre de Fort-Dauphin qui fit de l’île Bourbon la seule terre française sur la route des Indes, la petite colonie sera néanmoins oubliée pendant six longues années au cours desquelles les colons manquèrent de tout. Leurs récoltes étaient saisies par les commandants des navires qui les empêchèrent de faire du commerce et des échanges avec les rares vaisseaux qui mouillèrent l’ancre pour s’approvisionner en eau. Ils n’avaient plus ni outils ni étoffes et souhaitaient pouvoir échanger quelques fruits contre des produits de première nécessité. C’est alors que dix-neuf colons, dont Hervé Dennemont et René Hoareau, adressèrent une pétition très émouvante à Colbert, Premier ministre de Louis XIV. La missive fut écrite par Pierre Hibon et signée par François Mussard, Jacques Fontaine, François Ricquebourg, Nicolas Prou, Claude du Chauffour, Hervé Dennemont, J. Georges, G. Pioleau, Pierre Colin, J. Présien. En revanche, Gilles Launay, G. Girard, Pierre Nativel, F. Penhoët, F. Vallée, R. Vigoureux, René Hoareau et Jean Bellon avaient signé d’une croix leurs noms écrits par Pierre Hibon, sans doute le plus lettré. Voici le contenu de la lettre que Francine Dennemont Peruchon a pu retrouver lors de ses recherches : “Tous habitants de l’isle Bourbon, supplions très humblement Monseigneur Colbert protecteur spécial de ladite isle de Bourbon d’avoir esgard a la nécessité ou elles se trouvent présentement estant desgarnie de toutes commodités nécessaires tant pour l’entretien des familles que pour le cultivement de la terre ; et sur tout ce qui nous descourage entièrement du service est le mauvais traictement des commandants qui saisissent de la plus grande part, du meilleur, et du plus beau, des petits secours qu’on y envoie soit pour eux soit pour leurs valets ; comme aussi de considérer qu’ils nous empeschent entièrement le commerce que nous pourrions faire avec les navires qui passent dans ces quartiers, qui n’arrive que très rarement : néanmoings, nous aurions quelques consolation si l’on nous permestait d’eschanger les fruicts que nous cultivons en petites commodités qui nous sont de la dernière nécessité.

Condamné aux galères à perpétuité

Après une succession de gouverneurs qui abusèrent de leur pouvoir, c’est un moine, le père Bernardin, qui, par dévouement, accepta de gouverner l’île. C’est ainsi que les colons purent vendre ou échanger leurs productions aux vaisseaux de passage. Emu par la misère et l’abandon dans lesquels vivaient les habitants de Bourbon, le père Capucin lança un véritable plan de développement. Il réussit même à faire cultiver dans l’île le cotonnier de Surate dont les plants furent importés d’Inde. Six ans après sa prise de fonction, le père Bernardin, qui s’était retiré en France, décide de retourner auprès des colons abandonnés par Versailles. Malade, il meurt pendant la traversée à bord du Saint Jean-Baptiste. De nouveau, les habitants de l’île Bourbon se sont révoltés contre les abus des gouverneurs qui se sont succédé. Sous l’administration de Vauboulon, les confiscations arbitraires et les humiliations se multiplient. En 1860, en pleine messe à Saint-Denis, le tyran fut arrêté. Mais, Vauboulon meurt dans son cachot avant qu’un vaisseau ait pu le ramener en France. En mai 1697, la riposte de l’autorité royale s’abat sur les coupables. Des colons sont ainsi condamnés à mort, d’autres aux galères. Deux des ancêtres de Francine Dennemont Peruchon étaient compromis dans l’affaire Vauboulon et furent donc eux aussi condamnés aux galères à perpétuité. Il s’agit du breton, Robert Duhal qui mourra à la Bastille à l’âge de trente-neuf ans et du poitevin Julien Robert dit “Laroche” qui, après avoir été incarcéré à Lorient, fut ensuite envoyé aux galères avant de mourir à Marseille. Il y avait aussi Antoine Royer, né à Châlon-Sur-Saône, chirurgien et capitaine de la ville de Sainte-Suzanne. Selon Francine, “si ce dernier n’avait pas participé directement à l’arrestation du gouverneur Vauboulon, il fut néanmoins mêlé à cette affaire car c’est chez lui que s’étaient réunis les trente-huit juges improvisés. En outre, on le soupçonna d’avoir empoisonné Vauboulon. Mais, il n’y eut jamais de preuve, d’autant plus que Royer était le seul chirurgien compétent dans l’île, et que c’est lui qui fut chargé de l’autopsie de l’ancien gouverneur”. Le premier Dennemont a être arrivé à l’île Bourbon, Hervé, était natif de Brix, dans le diocèse de Coutances (département de la Manche). Un petit village qui se trouve aujourd’hui encore à mi-distance de Cherbourg, de Diélettes, de Valognes et de Saint-Vaast-la-Hougue.

L’ancêtre des Dennemont

Les travaux de recherches de Francine Dennemont Peruchon permettent aujourd’hui de mieux connaître la lignée des Dennemont. C’est dans le village de Brix que naquit Robert Bruce, seigneur de Brix, compagnon de Guillaume le Conquérant. En effet, ce dernier s’était embarqué en septembre 1066 aux côtés de Guillaume pour la conquête de l’Angleterre. Si celui-ci devint Roi d’Angleterre, Robert Bruce fut, quant à lui, l’ancêtre direct de Robert VIII, Roi d’Ecosse de 1724 à 1729. Dans ce berceau écossais sont également nés les Dennemont, au départ Danemont. Ils faisaient partie des quatre-vingt-trois familles qui avaient passé “aveu” pour terres et maisons qu’elles tenaient du Roi entre 1573 et 1632. Brix était à l’époque une vaste forêt royale où s’était établi, en 1550, une très importante verrerie fondée par la famille de Belleville, originaire de Belleville-sur-Mer (en Seine-Maritime). Les Dennemont étaient ouvriers verriers et tous les parrains et marraines de leurs nouveau-nés étaient des Belleville ou des Bernières, leurs adjoints. Quant à Hervé Danemont, le premier débarqué à la Réunion, il fut baptisé le 17 décembre 1655 à Brix. Il était le troisième des huit enfants qu’eurent Jacques Danemont et Marie le Carpentier. A la mort de sa femme Marie, Jacques avait pris pour seconde épouse Guillemette Dupont, dont il eut une fille. La marraine d’Hervé, Suzanne de Belleville, était mariée à Hervé Simon, sieur du manoir de Claire, où vécut toute la famille Danemont. Vers 1655, Jacques Danemont meurt. A cette époque, la verrerie est un peu sur le déclin, concurrencée par un autre établissement qui, fondé par un ancien ouvrier des Belleville, fut plus tard appelé à devenir une prestigieuse glacerie, Saint-Gobin. C’est cette baisse de l’activité qui poussa de nombreux ouvriers des Belleville à l’exil. L’un des fils de la famille Belleville fut ordonné prêtre et envoyé en mission dans une léproserie à Madagascar. Ce dernier n’y arrivera jamais et son corps, avec celui de deux compagnons, fut jeté à la mer. Ce drame, souvent raconté à la veillée dans les chaumières de Brix, avait sans doute inspiré à Hervé Danemont l’envie de partir dans les îles. C’est ainsi que le 9 juillet 1665, quand Le Taureau, l’un des quatre vaisseaux de la flotte de la Compagnie des Indes, dite aussi “Flotte de Beauce”, touche l’île Bourbon, Hervé n’était pas le seul représentant de sa province à débarquer. Avant de partir, ce dernier avait épousé Léonarde Pillet qu’il avait sans doute connu à Granville, port important, où la jeune fille est née en 1648. Le voyage qui menait vers l’île paradisiaque de Bourbon était long et périlleux. A l’époque, les bateaux étaient non seulement à la merci des tempêtes mais aussi à celle des pirates qui écumaient les mers en quête du moindre butin. Le Taureau commandé par Régnault, sur lequel avaient embarqué Hervé et son épouse Léonarde, avait mis quatre mois pour atteindre l’île Bourbon. Ils ne savaient pas encore ce qui les attendait. Ces premiers habitants avaient découvert une île inhabitée où tout était à faire. Petit à petit la vie s’était organisée sous des paillotes. Le couple Dennemont aura trois enfants, Gilles, Geneviève et Suzanne. A la mort de leur père, vers 1678, Gilles n’avait que dix ans, Geneviève six ans et Suzanne cinq ans. Leur mère Léonarde se remarie avec Jean Brun, dit “Joli Cœur”. Gilles fut alors recueilli par son parrain, Gilles Launay, tandis que ses deux sœurs ont vécu auprès de leur mère et beau-père jusqu’à leur mariage. La première se marie à l’âge de treize ans avec Etienne Hoareau, le fils de René Hoareau, compagnon d’Hervé. Suzanne, elle se marie, en première noce à un Portugais, Bernardo, avec qui elle n’a pas eu d’enfants. Veuve à douze ans, cette dernière se remarie à treize ans à Antoine Bellon fils de Jean Bellon, qui avait voyagé avec ses parents sur Le Taureau.

Mère à onze ans et veuve à treize ans

Au sein d’une population majoritairement masculine, les jeunes filles appartenant à cette première génération de français nés à l’île Bourbon ne pouvaient rester longtemps célibataires, et ce malgré des mariages franco-malgaches et l’arrivée de jeunes filles indo-portugaises. L’âge nuptial des femmes était donc extrêmement précoce. Cette tendance s’est poursuivie jusque vers 1700. D’ailleurs dans ses récits, le père Jean Barassin signalait qu’il y avait une fille de dix ans, six filles de onze ans, huit filles de douze ans, neuf filles de treize ans, et autant de filles de quatorze ans mariées pour la période comprise entre 1685 et 1700. Le curé faisait également remarquer qu’aucune fille ne se mariait après dix-huit ans. Les veuves, elles aussi, se remariaient immédiatement après leur veuvage. Cela dit, à l’époque, ce phénomène n’était pas spécifique à l’île Bourbon. En France aussi, les mariages précoces et consanguins étaient fréquents. Ainsi, lorsque le 12 octobre 1693, Gilles Dennemont, le fils d’Hervé, épousa Marguerite, la fille de son parrain, le jeune homme avait vingt-quatre ans et elle onze. Mais, avant de se marier, Gilles avait obtenu une concession à Saint-Paul, signée le 12 mai 1690. Voici d’ailleurs ce qu’écrit le gouverneur Antoine Boucher au sujet de Gilles, l’ancêtre de Francine Dennemont Peruchon : “Honnête homme qui a d’assez bonne éducation. Très sage, fort laborieux et bon charpentier mais hargneux et peu obéissant. Il prend grand soin de sa famille et élève très bien ses enfants... Il fait d’abondantes récoltes qui le font vivre un des mieux de l’isle. Et outre qu’il a toujours des pensionnaires, il ne se lasse pas de vendre encore considérablement du surplus de son nécessaire. Il possède 60 bœufs, 15 cochons, 200 cabris et 30 moutons. Il est riche en argent comptant qu’il n’est pas chiche d’employer quand il trouve l’occasion. Cela peut aller de 3 à 400 écus. Il est très bien nippé et meublé.” Le 24 avril 1729, Marguerite meurt au cours d’une épidémie de variole, suivie de Gilles le 30 mai suivant. Ils avaient neuf enfants. Trois d’entre eux sont des ancêtres directs de Francine Dennemont Peruchon, dont Gilles, né le premier janvier 1697, qui épousa une demoiselle Louise Nativel, petite-fille de Pierre Nativel, un des douze compagnons du commandant Régnault. De leur union naîtra un fils prénommé Gilles. Il y a eu ensuite Pierre-Louis, né le 8 septembre 1710 à Saint-Paul, décédé à Saint-Louis le 12 décembre 1777. En raison de cette grande épidémie de variole de 1729, Pierre-Louis et sa sœur Marguerite, alors âgée de treize ans, ont été les seuls survivants de leur famille. De ce fait, Pierre-Louis fut l’un des hommes les plus riches de l’île Bourbon. Le 10 mai 1734, il marie sa jeune sœur Marguerite à un noble comptant parmi les habitants les plus fortunés de la petite colonie, à savoir Alexis Michel de Lesquelen. Quant à Pierre-Louis, il épousa pour sa part Radegonde Cadet, née le 14 août 1715 à Saint-Paul. Cette dernière était la fille d’Antoine Cadet, arrivé à Bourbon avec l’escadre de Perse en 1671. Antoine était alors chandelier ; il hérita de son père tanneur et de son frère, docteur à la Sorbonne, qui mourut sans prospérité. On retrouve dans les archives de la mairie de Saint-Leu la présence d’un Gilles Dennemont dit “ La Butte” et qui fut le premier maire de Saint-Leu du 8 août 1790 à juillet 1793. Est-ce le fils de Pierre-Louis ou de fils de Gilles ? La concordance des dates voudrait que ce soit le fils aîné de Pierre-Louis. A cette époque, Saint-Leu érigé en commune après la Révolution française, comptait 323 personnes libres pour 3 809 esclaves.

La beauté remarquable d’Anne Marguerite Grosset

Un siècle plus tard, après qu’il y eu au sein du clan Dennemont divers revers de fortune, l’arrière grand-père de Maurice Dennemont (que nous verrons plus largement plus loin), à savoir Jean-Baptiste Célicourt Dennemont, fut nommé directeur de l’usine de Grands-Bois. Une usine qui appartenait à l’un des plus gros propriétaires de l’île, le comte Choppy, dont la famille était originaire de la Creuse, plus précisément de la Souterraine. Né en 1833, Jean-Baptiste Célicourt vivait dans l’aisance à cette époque faste de la Réunion, mais il assista également impuissant à sa décadence. Entre 1850 et 1860, la Réunion avait connu la plus belle prospérité de son histoire. La hausse des cours du sucre avait apporté la fortune aux grands propriétaires et les caisses de la colonie s’étaient remplies au-delà de toute espérance. Hélas, une multitude de phénomènes économiques viendront mettre un terme à cette abondance, d’abord le borer, parasite qui dévasta les champs de cannes ; le canal de Suez qui isola la Réunion de la route de l’Orient ; enfin, la conquête de Madagascar devenue l’escale première pour la France et l’Europe. Jean-Baptiste Célicourt et Anne Marguerite Grosset se sont mariés à Saint-Pierre le 6 septembre 1851. Cette dernière, née le 18 août 1835, était issue d’une famille originaire de Saint-Malo, arrivée dans l’île avec un certain Sylvestre Toussaint, huissier du conseil supérieur de la colonie. Ce dernier avait épousé Françoise Texère de la Motte, fille d’Emmanuel Texère de la Motte, né à Pondichéry vers 1687 et fils de Balthazar de la Motte et de Catherine Douar. Ils eurent cinq fils et deux filles : Louis Marie, né le 22 juillet 1852, Aimé né en septembre 1854, Jules Joseph né le 23 septembre 1856 et qui épousa Théodosie Lallemand, Jean né le 18 mars 1863, Henri né le 10 août 1865, Hortense, née le 25 mars 1859 et enfin Octavie-Louise née en janvier 1860. On dit que pendant longtemps, la beauté d’Anne Marguerite n’avait pas d’égale dans l’île. Jean-Baptiste Célicourt Dennemont n’avait que dix-neuf ans lorsque sa jeune épouse, Anne-Marie Grosset, âgée de dix-sept ans seulement, accoucha de son premier fils, Louis Marie, en 1852. En ce temps-là, Leconte de Lisle faisait paraître ses Poèmes antiques et Pierre Larousse fondait sa maison d’édition. C’est aussi l’année de la fondation du Crédit foncier et du Crédit mobilier. La Réunion est alors en pleine mutation. L’esclavage a été aboli quatre ans auparavant. Ils sont soixante-deux mille à se retrouver, du jour au lendemain, libres et théoriquement égaux aux trente-deux mille Blancs et aux onze mille mulâtres et métis qui formaient les souches supérieures de la population de la petite colonie. Théoriquement seulement, car tout - la race, la loi, l’éducation et le poids de l’histoire - séparait les esclaves d’hier, les “citoyens de 1848”, de ceux qu’on avait toujours appelés jusqu’alors “Blancs et libres de couleur”. Les colons modestes et les nouveaux affranchis ne supporteront pas la crise, beaucoup dépasseront le point de non-retour de la misère. Mais comme toujours, les années passent et la situation évolue. Comme pour beaucoup de familles, les Dennemont parviennent à survivre à ces moments pénibles. Louis Marie, le fils aîné, épousa Marie Uranie Hoareau. Quatre enfants naîtront de leur union, Joseph, Louis Sylvestre, Etienne et Armand Augustin, mais un seul survivra pour assurer la continuité de la dynastie, c’est Joseph. A la mort de son père Louis Marie, Joseph n’a que douze ans et se retrouve orphelin. C’est son grand-père Jean-Baptiste Célicourt Dennemont, qui va continuer son éducation. D’où le surnom affectueux de “Papa Ticourt”. Selon Francine Dennemont Peruchon, “si j’en crois les quelques souvenirs qui m’ont été rapportés, notre grand-père Joseph était probablement un homme bon, faible et instable”.