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Madame Desbassayns, "seconde Providence" (première partie)

L 'histoire de Madame Desbassayns c'est tout d'abord celle d'une
famille qui, par sa fortune et son alliance avec la famille de Villèle,
intègre au début du XIXe siècle la grande aristocratie
foncière. Aux côtés des Pajot, Kervéguen et
autres grands noms de la Réunion de l'époque, elle va dominer
l'île, contrôlant ses tenants et aboutissants. "Une femme bien
née", comme on entend alors. Fille unique de Julien Gonneau-Montbrun
et de Marie-Thérèse Léger des Sablons, Marie Anne
Thérèse Ombline Gonneau-Montbrun est, du côté
de sa mère, l'arrière-arrière petite fille de Françoise
Chastelain. Née à Saint-Paul le 3 juillet 1755, Ombline,
orpheline de sa mère décédée en couches, grandit
à la Réunion, passant vraisemblablement la saison fraîche
"sur les sables" et la saison chaude entre Bellemène et le Guillaume.
Elle reçoit une éducation rudimentaire au Juvénat
des frères des écoles chrétiennes mais sait lire et
écrire correctement, comme en témoigne son premier testament,
rédigé en 1809.
UN CŒUR CHARITABLE
En 1770, elle épouse en l'église de Saint-Paul, Henri Paul Panon, dit Desbassayns, petit-fils d'Auguste Panon et de Françoise Chastelain. Ils auront neuf enfants. Le mari, redoutable homme d'affaires, réussit à rassembler des capitaux à Bourbon, en métropole et à Boston, où il écoule son coton. A sa mort, le 11 octobre 1800, sa femme se retrouve à la tête de plus de quatre cents esclaves et d'un patrimoine très étendu. La vraie histoire de Madame Desbassayns commence alors, lorsque, sortant de l'ombre de son mari, elle prend les rênes de l'empire foncier et immobilier de la famille. Car outre les centaines d'hectares d'exploitation, le clan jouit de trois pied-à-terres : celui de Saint-Paul (devenu collège franco-chinois), du Bernica et de Saint-Gilles-les-Hauts (actuel musée historique). Le tout est géré d'une main de fer. "Il est sûr que Madame Desbassayns a apporté énormément à l'économie réunionnaise", soulignait Jean-François Sam-Long dans sa biographie de la célèbre Saint-Pauloise publiée en 1987. "En poursuivant le développement de la canne à sucre, en construisant les usines sucrières, en organisant le négoce avec l'étranger, en s'attachant le service de chimistes réputés pour améliorer les procédés de fabrication", elle a acquis une renommée qui dépasse de loin les frontières de sa petite île. Mais les lettres de noblesse qu'elle a gagnées dans le cœur des Réunionnais, de son vivant, ne trouvent pas seulement leurs origines dans ses succès économiques. Ce qui est apprécié, avant tout, chez Madame Desbassayns, c'est son "cœur charitable", selon l'expression des Archives de Bourbon. Dans sa maison de Saint-Gilles-les-Hauts, elle accueille tous ceux qui, malades, ont besoin de soins et d'air pur pour recouvrer la santé, tel son futur gendre, Joseph de Villèle et plus tard le baron Milius, gouverneur de l'île. Avant 1810, elle recueille les officiers anglais faits prisonniers, ce qui vaut à la ville de Saint-Paul un traitement particulièrement doux de la part de l'occupant. Puis elle héberge, à Saint-Gilles-les-Hauts, les officiers français à leur tour capturés et reçoit en remerciement, sous la Restauration, le titre de "seconde Providence", décerné par le gouverneur de l'île.
ENTOURÉE DE PERSONNALITÉS
Autre qualité portée au crédit de Madame Desbassayns,
sa capacité à s'entourer des meilleurs scientifiques pour
combler le retard technologique avec la métropole. Elle met à
la disposition de l'ingénieur Wetzell son usine de Saint-Gilles-les-Hauts
et paye toutes les expériences de ce dernier. Le but recherché
: mettre au point des méthodes efficaces et peu coûteuses
de fabrication du sucre. En 1829, elle ajoute une nouvelle corde à
son arc en inaugurant la Cornélie, un navire de haute mer, à
vapeur, qu'elle fait construire aux Chantiers du Havre. Indépendamment
de ses voyages à Maurice et à Tamatave, la Cornélie
assure le transport des marchandises et des passagers entre Saint-Paul
et Saint-Denis, en quelques heures. Auparavant le voyage à terre
durait un jour et demi.
Madame Desbassayns est l'égal des hommes dans la gestion des
grandes exploitations. Mais elle dispose d'une qualité typiquement
féminine : elle reçoit ses convives divinement bien. Son
grand sens de la convivialité fait de sa demeure l'un des pôles
d'attraction de la vie mondaine de l'époque. Si elle ne se lasse
pas d'accueillir des personnes dans sa propriété de Saint-Gilles-les-Hauts,
elle n'en choisit pas moins ses invités. Ne sont reçues à
sa table que les "personnalités" : officiers, gouverneurs, nobles,
voyageurs de marque de passage dans l'île ou membres du clergé.
L'abbé Macquet, nommé curé de Saint-Paul en 1840,
donne un témoignage très précis de ce que sont les
réceptions entre "gens du beau monde". "Nous sommes invités
à prendre place à table", décrit-il. "Les convives
sont au nombre de trente.
"Le service est splendide. Toutes les grandes villes des Indes sont
représentées : Calcutta a étendu ses tapis et ses
nattes, Bombay a envoyé son linge le plus blanc et le plus finement
brodé. Pékin y brille par sa porcelaine la plus antique,
les cristaux de Bohème étincellent comme des diamants. La
vaisselle plate de Paris et celle de Londres s'y disputent le prix et le
bon goût." Ce fameux sens de l'hospitalité, à force
d'être mis au service des éminents représentants de
la bourgeoisie locale et des visiteurs de passage, finit par susciter des
inimitiés chez certains colons de Bourbon. "Une réserve,
voire une froideur et peut-être même de la jalousie à
l'égard du clan Desbassayns", explique à l'époque
l'abbé Macquet.
Mais les avis de ses contemporains sont unanimes : la "Dame" est d'une
grande bonté. Un exemple dans le concert de louanges qu'on lui décerne
à l'époque : "La bienfaisance de Madame Desbassayns s'étendait
partout. Elle était l'une des femmes qui a le plus honoré
son pays par la pratique de toutes les vertus", n'hésite pas à
affirmer "L'Indicateur colonial" dans son édition du 14 février
1846.
LE LOPIN DE TERRE OU LE FOUET
Le haut fonctionnaire Auguste Billiard, grand ami du clan Desbassayns
et habitué de la propriété de Saint-Gilles, ne dit
pas autre chose dans son "Voyage aux colonies orientales" : "Vous entrez,
vous trouvez une bonne maman (Madame Desbassayns) entourée d'une
demi-douzaine de ses enfants et de ses petits enfants. (...) Un peu courbée
et par l'âge et par suite d'une chute qu'elle fit il y a quelques
années, elle n'en est pas moins remplie de courage et d'activité,
l'expression de sa physionomie est tout à fait bienveillante (...).
Ses ordres se distribuent chaque soir dans ses vastes propriétés,
il n'y a point de ministres qui sachent mieux embrasser tous les détails
d'une grande administration".
Excellente gestionnaire, formidable maîtresse de maison, telles
sont les qualités unanimement attribuées à Madame
Desbassayns. Ses relations avec ses esclaves, "ses 400 serviteurs qui l'adoraient",
selon les Archives de Bourbon, prêtent en revanche à controverse.
La propriétaire ne semble pas être vertueuse avec tout
le monde. A ses obligés, elle présente un double visage :
la "Dame" récompense les Noirs qui la servent "avec le plus grand
dévouement", en leur donnant rentes, lopins de terre, animaux domestiques,
mais surtout pas la liberté. Elle se montre au contraire intraitable
avec ceux "qui ne travaillent pas assez".
"Dans ces cas-là, elle n'hésite pas à manier le
fouet où à faire appliquer à la lettre le code Noir,
édité en 1723. Des textes qui autorisent les châtiments
corporels sur les esclaves, y compris les flagellations et ne prônent
rien d'autre que la réification des Noirs. Elle a profité
au maximum du système esclavagiste qui convenait parfaitement au
développement de sa propriété et de ses terres", souligne
Jean-François Sam-Long.
Et elle lutte pour le maintenir en place. Quitte à passer par
des moyens détournés. Puissance économique et politique,
Madame Desbassayns et ses proches utilisent maints stratagèmes pour
s'arroger la suprématie sociale, s'évertuant à contrôler
le clergé et la petite bourgeoisie, tentées par des alliances
avec les "gens de couleur". Pour contrer ces "Francs-Créoles" et
leurs idées qu'elle ne tolère pas, telle que la condamnation
de l'esclavage, l'aristocratie foncière, réunie sous l'égide
de Madame Desbassayns, crée la " Société des chevaliers
ou amis du bon ordre".
"Elle pense se servir du clergé pour moraliser les esclaves,
pour leur inculquer certaines valeurs, en dehors de l'idée même
d'émancipation", observe Jean-François Sam-Long. Des plans
contrecarrés par l'arrivée dans l'île de l'abbé
Mormet. L'homme s'oppose aux visées de Madame Desbassayns : "Il
ne peut y avoir de conversion et de moralisation des Noirs si la colonie
maintient le régime esclavagiste".
La famille Desbassayns et l'ensemble de l'aristocratie foncière,
crient au chantage. Pour faire évoluer cette opinion, le clergé
rappelle le triste exemple d'Haïti, où l'émancipation
mal préparée s'est achevée, quelques dizaines d'année
auparavant, dans un bain de sang.
Les clercs veulent arracher aux propriétaires l'âme des
esclaves. Madame Desbassayns se réfugie alors derrière l'action
des missionnaires pour éviter toute révolution dans le système
esclavagiste. Avec en arrière-pensée, l'idée qu'en
cas d'émancipation brutale, elle aura au moins fait des Noirs de
"véritables chrétiens". Les intentions de Madame Desbassayns
à l'égard de ses esclaves sont floues. Cherchait-elle à
en faire de bon petits chrétiens uniquement pour faire taire les
vélléités d'émancipation? Ou se sentait-elle
investie d'une mission d'évangélisation par l'intermédiaire
des missionnnaires?. L'anecdote qui suit, peut, plus que n'importe quel
autre témoignage, nous éclairer sur la teneur des relations
entre la maîtresse et ses serviteurs. A son gendre, qui s'exclame
en regardant les Noirs travailler "Regardez-les, ils arrachent les mauvaises
herbes, bêchent, ensemencent. Ils le font parce qu'ils vous aiment",
elle répond : "Ils m'aiment ou ils me craignent ? Peut-on savoir
?".
Géraldine Hallot
