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Embarqué dans une expédition partie pour explorer l'Australie, Bory de Saint-Vincent et plusieurs de ses compagnons de voyage n'allèrent pas plus loin que l'Isle de France et Bourbon. Tant pis pour l'Australie, tant mieux pour les Mascareignes. Tous ceux qui débarquèrent à Port-Louis étaient en effet des savants dans l'esprit du temps et leurs différents travaux allaient contribuer à enrichir les connaissances sur ces îles. Bory de Saint-Vincent allait séjourner moins d'une année à Bourbon. Dans ce court laps de temps il s'est surtout intéressé au Piton de la Fournaise dont à deux reprises il a gravi les pentes. Bory de Saint-Vincent est ainsi le premier à avoir abordé avec un réel esprit scientifique notre volcan.

Le mamelon central qui, par le côté où nous sommes venus , paraît le point le plus élevé de la montagne, n'est guère qu'au niveau des bords d'un vaste cratère que nous allâmes visiter le matin et qui alors ne donnait ni laves ni fumée. Jouvancourt qui y parvint le premier, donna mon nom à cette bouche volcanique." De tous les hommages rendus de son vivant ou après sa mort à Bory de Saint-Vincent, ce baptême est sans aucun doute ce à quoi il a été le plus sensible. Dire que Bory de Saint-Vincent s'est pris de passion pour le Piton de la Fournaise, est un euphémisme. Débarqué à Bourbon le 12 août 1801, il en repart le 5 décembre de la même année. Dans ce court laps de temps Bory de Saint-Vincent effectuera deux expéditions au Piton de la Fournaise dans des conditions extrêmement difficiles que l'on n'a pas de mal à imaginer.
UNE PASSION PRÉCOCE POUR LES PLANTES
Mais, nous n'en sommes pas encore là. Geneviève Jean-Baptiste Marcellin Bory de Saint-Vincent voit le jour le 6 juillet 1778 à Agen. Très tôt, il affirme une passion pour les insectes et les plantes. Dans l'air du temps, c'est un esprit curieux, passionné aussi bien de botanique que de zoologie ou de minéralogie, en un mot un naturaliste. Il n'a que 16 ans mais entretient déjà des rapports épistolaires denses avec des naturalistes de sa région natale, la Gascogne. Son nom commence à être connu. L'intervention d'un de ses amis et la recommandation du Muséum d'histoire naturelle de Paris fait qu'il est inscrit sur la liste des membres de l'expédition Baudin. Bory de Saint-Vincent n'a que 22 ans. En cette année 1800, le capitaine de vaisseau Nicolas Baudin rentre d'un voyage d'exploration scientifique aux Antilles. Le succès de cette entreprise fait qu'il envisage un tour du monde. Le premier consul Bonaparte met un bémol à ses vastes ambitions. D'accord pour une expédition scientifique, mais elle se limitera à l'exploration du Sud, de l'Ouest et du Nord de l'Australie dont on ne sait alors que peu de choses.
Le 19 octobre 1800, le géographe sous les ordres du commandant Baudin lui-même et le naturaliste commandé par le capitaine Hamelin appareillent du Havre. A bord des deux vaisseaux une vingtaine de scientifiques et de dessinateurs dont Bory de Saint-Vincent. Ils font escale à Ténériffe et abordent l'Ile de France, actuelle île Maurice en mars-avril 1801. Là, les choses se gâtent. "A la réserve d'André Michaux, quinquagénaire déjà connu par ses travaux botaniques en Perse et en Amérique du Nord, et membre associé de l'Institut, c'étaient tous de jeunes hommes, voire de jeunes gens, écrit Albert Lougnon dans sa préface à Voyage à l'île de la Réunion de Bory de Saint-Vincent, relation abrégée des écrits de ce dernier. Que le commandant fût particulièrement bourru, malveillant même, ou que ces "collégiens" fussent impatients de toute contrainte, le fait est que l'harmonie ne dura guère. A l'arrivée à l'Ile de France, il existait contre Baudin un fort parti. Les colons, dont l'hospitalité est proverbiale, accueillirent si bien les mécontents que la plupart décidèrent de se séparer de l'expédition, sous prétexte qu'ils étaient souffrants. Du nombre furent l'aspirant André Bottard, dont les descendants sont aujourd'hui fixés à la Réunion, André Michaux, Désiré Dumont, zoologiste, Jacques Milbert, dessinateur et Bory de Saint-Vincent".
Tous vont contribuer à faire progresser les connaissances non seulement sur les Mascareignes mais aussi sur la Grande Ile. Michaux fonde près de Tamatave un jardin d'essais. Dumont réunit une entomologie de l'Ile de France. Milbert publie en 1812 un voyage pittoresque à l'Ile de France, au Cap de Bonne Espérance et à l'Ile de Ténériffe. De toute cette équipe, Bory de Saint-Vincent est celui qui va séjourner le moins longtemps dans les Mascareignes. Arrivé à Port-Louis en mars 1801, il en repart en mars 1802. Bory de Saint-Vincent intègre l'état-major du général Magallon de la Morlière, gouverneur de l'Ile de France.
Ce dernier l'envoie à Bourbon. "Je m'embarquai le 11 août 1801 vers cinq heures de l'après-midi, écrit Bory de Saint-Vincent, sur la goélette la Petite Fanny, commandée alors par M. Houareau, et qui faisait le cabotage des deux îles. La marche de ce bâtiment était supérieure et malgré le peu de vent que nous avions, nous fîmes bonne route. Vers minuit, la brise de nord-est ayant fraîchi, nous atterrîmes au jour devant Sainte-Suzanne, d'où, en rangeant la côte, nous arrivâmes à Saint-Denis et mouillâmes dans la baie à quatre heures de l'après-midi."
"L'UNE DES ILES PLUS CURIEUSES QUI EXISTE"
Bory de Saint-Vincent, n'a pas l'intention de perdre son temps en mondanités. Son objectif est d'explorer "l'une des îles les plus curieuses qui existent sous les rapports géologiques, selon ses propres termes. Dans aucune on ne rencontre de traces aussi marquées de puissantes éruptions volcaniques et d'indices aussi fréquents de l'action des feux souterrains". "J'étais muni de plusieurs lettres de recommandation pour le pays, cependant de beaucoup moins qu'on ne m'en avait offert à l'Ile de France, parce que voulant faire de l'histoire naturelle, et ne voulant pas perdre de temps à recevoir des politesses, qui n'instruisent pas, je songeais à m'enfoncer dans les montagnes dès que ma santé, absolument rétablie, me le permettrait." Bory de Saint-Vincent n'est pas long à se mettre en campagne. Il commence par explorer la rivière Saint-Denis. Dans la foulée, il part à la découverte de la Plaine des Chicots et atteint ce que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de Roche-Ecrite. "A l'endroit où nous étions arrivés, la Plaine des Chicots cesse brusquement par un rempart à pic, couvert d'ambavilles et brisé de toutes parts." Sur le chemin du retour, il visite l'Ilet à Guillaume et rejoint Saint-Denis par la Montagne. Ses pas portent ensuite Bory de Saint-Vincent vers l'est. De Saint-Denis il rallie la Rivière-du-Mât d'où il s'enfonce dans les gorges de Salazie. Il continue en direction de Saint-Benoît, part en excursion au Grand Etang et sur les berges de la rivière Sèche et de la rivière des Roches. En chemin, Bory de Saint-Vincent herborise, décrit les paysages et les formations géologiques. Toujours plus loin vers l'est, il franchit la rivière de l'Est et fait étape à Sainte-Rose. Bory de Saint-Vincent est aux portes du Grand Brûlé et du volcan. "J'avais fait part, depuis longtemps, à plusieurs personnes du dessein de monter au volcan par le côté de la mer, écrit Bory de Saint-Vincent dans sa relation de voyage. J'avais prié M. Deschasseurs de me procurer un guide. Tout le monde cependant s'accordait à me dire que la tentative était téméraire, que personne ne voudrait me suivre, et que jamais on n'avait osé entreprendre ce que je voulais exécuter." Mais, Bory de Saint-Vincent est du genre têtu : "J'avais une grande envie de bien voir la montagne ignivome, et mon désir redoubla dès qu'on m'assura que personne n'avait réussi dans ce que je projetais. Je regardais comme exagérées les craintes qu'on cherchait à me donner. Jouvancourt partageait mes sentiments, mais les Noirs, découragés par tout ce que les esclaves du canton leur racontaient, témoignaient la plus grande terreur. Ils nous firent des remontrances et pour nous décider à ne pas les conduire à la Fournaise par une route inusitée, l'un d'eux nous raconta plusieurs traditions du pays. Il avait, disait-il, appris par d'anciens habitants que le volcan était le patrimoine du diable, que c'était la bouche de l'enfer, qu'il était d'autant plus dangereux pour nous d'y monter que les Blancs n'en revenaient plus, les réduisant en esclavage, les employant à creuser la montagne, à diriger les courants de laves et à attiser le feu sous les ordres de commandeurs noirs".
Il en faut plus pour décourager Bory de Saint-Vincent. Le 25 octobre, il se met en route accompagné de Jouvancourt et d'un certain Cochinard et de quelques Noirs. Au terme d'une ascension difficile, l'expédition atteint le sommet du volcan. Bory de Saint-Vincent en fait une exploration minutieuse. Il est témoin d'une éruption. "A nos pieds du fond d'un abîme elliptique, immense, qui s'enfonce comme dans un entonnoir et dont les parois formées de laves brûlées qu'entrecoupent des brisures fumantes menacent d'une ruine prochaine, jaillissent deux gerbes contiguës de matières ignées dont les vagues tumultueuses lancées à plus de vingt toises d'élévation, s'entrechoquent et brillent d'une lumière sanglante, malgré l'éclat du soleil que ne tempérait aucun nuage... Je venais d'apprendre la mort du célèbre Dolomieu. Je donnais son nom au cratère dont nous considérions le travail."
Redescendu dans les mêmes conditions difficiles, Bory de Saint-Vincent poursuit son tour de l'île. Par Saint-Joseph, il rallie Saint-Pierre.
LES PIEDS EN SANG
Il est épuisé, les pieds en sang. "Il me fallut rester une dizaine de jours immobile pour me rétablir. J'en profitai pour mettre en ordre les récoltes de tout genre que j'avais faites depuis mon départ de Sainte-Rose. Je rédigeai mes remarques et j'observai aussi bien que je le pus avec le secours d'une simple loupe, les productions marines que j'envoyais chercher sur les récifs par mes Noirs". Sa première rencontre avec le volcan n'a pas découragé Bory de Saint-Vincent. De Saint-Pierre il veut maintenant partir à l'assaut des Plaines. De là il va une nouvelle fois aborder le Piton de la Fournaise, mais par une voie "plus classique" consistant à passer par la Plaine des Sables. Son expédition bivouaque sur le bord de l'enclos non loin des Puits Ramond. Elle descend dans l'enclos et escalade pour la seconde fois le cratère principal. Décidément infatigable, Bory de Saint-Vincent et ses compagnons enchaînent avec le Piton des Neiges. Son exploration minutieuse de la Réunion va s'arrêter là.
Alors que Bory de Saint-Vincent s'apprête à explorer la côte ouest, il est informé de l'opportunité de regagner la métropole depuis l'Ile de France. En mars 1802, Bory de Saint-Vincent embarque à Port-Louis. Il ne reverra jamais les Mascareignes. A son retour, il rejoint son régiment à Rennes. "Et alors commencent de longues chevauchées à travers l'Europe à la suite de l'aigle impérial, sans que pour autant se refroidisse la passion des sciences naturelles," note Albert Lougnon. Député aux Cent Jours, il est banni sous la Restauration, compose deux comédies, dont une au moins est jouée, et dirige des publications scientifiques pour des motifs souvent d'ordre alimentaire. Rentré en France, il est incarcéré à Sainte-Pélagie pour dettes. Libéré, il est désigné pour faire partie comme chef de la section des sciences physiques de la grande expédition que Charles X envoie explorer le Péloponèse. Cela vaut à Bory de Saint-Vincent d'être élu membre
libre de l'Académie des sciences. Mais, l'homme ne tient pas en place. Nouvelle mission en 1840, en Algérie cette fois, au cours de laquelle il ne se borne pas à remplir ses fonctions de directeur mais récolte une masse énorme de plantes. Et puis vient la retraite, que Bory de Saint-Vincent prend avec le grade de colonel. "Seule la mort, à Paris, le 22 décembre 1846, met un terme à la vie ardente et agitée de ce Gascon", conclut Albert Lougnon.
De Bory de Saint-Vincent, son ami le naturaliste Léon Dufour dira : "Petit de taille, incliné de côté avec la prétention d'être droit, teint pâle, décoloré, physionomie vive et mobile, humeur gaie, enjouée, passionné par la musique et fredonnant très bien tous les airs, infiniment d'esprit naturel, remarquable facilité de parole sans être pour autant bavard, grâce exquise pour conter une histoire ou une anecdote, fort aimable et ambitionnant de le paraître, ami du monde et de l'ostentation, instruit, mais effleurant beaucoup de sciences et en approfondissant peu, donnant souvent dans le faste pour la dépense et habituellement sans le sou, ambitieux de titres qu'il usurpait parfois, écrivant bien d'un premier jet et au galop, mais blessant parfois l'orthographe, quoique marié, vivant en garçon, faisant des maîtresses et des dettes partout, vie individuelle, vie du jour et non du lendemain."
UN CADET DE GASCOGNE
Alfred Lacroix, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, père de la volcanologie française, grand connaisseur du Piton de la Fournaise, dresse un portrait en demi-teinte de Bory de Saint-Vincent : "Ce fut un véritable Cadet de Gascogne ; il en eut les brillantes qualités et aussi les brillants travers. Au point de vue scientifique, il fut essentiellement un curieux de la nature, tourmenté par un inlassable feu sacré, s'appliquant à tout ce qu'il est possible d'étudier, un passionné des voyages aventureux. Il fût surtout un collecteur et un collectionneur de plantes impénitent. Il fut aussi, et resta jusqu'à son dernier jour, quelque peu bohème, en dépit des grosses épaulettes d'or et de son habit vert, mais il aimait tant son pays et il aimait tant la nature que beaucoup de choses doivent lui être pardonnées.
"Ce travailleur infatigable, doué d'une prodigieuse puissance d'effort, d'assimilation, fût contemporain des géants qui ont jeté les bases des sciences d'observation. Il ne saurait leur être comparé, mais il joua un rôle très important et utile dans le développement des sciences naturelles. Beaucoup de ses travaux eurent surtout pour résultat leur vulgarisation... Pour juger équitablement son œuvre, il ne faut pas la disséquer en dehors de l'histoire de sa vie, et cette vie fût terriblement tourmentée. Il ne fût point un professionnel de la science. Il n'eut pas l'existence modeste, parfois mesquine, mais assurée du professeur élevé et souvent protégé à ses débuts par des maîtres puissants. Il ne connut ni l'atmosphère tranquille des laboratoires ni le silence des bibliothèques dans lesquelles travaillèrent douillettement et en paix les naturalistes de son temps. Il ne sortit d'aucune école, il n'eut ni maîtres, ni guides scientifiques. Ce qu'il sut et sut beaucoup, il ne le dut qu'à lui-même. Enfin, ce ne fût pas une des moindres originalités de ce vieux grognard des armées de l'Empire, botaniste, qui pendant si longtemps figura parmi les zoologistes de l'Académie, de laisser comme son œuvre la plus durable... la description d'un volcan."

Alain Dupuis