L ' historien de la ville de Saint-Pierre
Jules Hermann 1er novembre 1845-1924

Jules Hermann fait partie de ces hommes qui sont parfois injustement méconnus mais qui ont eu une certaine renommée en participant au fondement de la culture réunionnaise. Sudiste et fier de l'être, Jules Hermann fut également visionnaire, notaire, savant, politique et un talentueux écrivain.


Jules Hermann est né le 1er novembre 1845, à Saint-Pierre. Comme le veut l'époque, c'est avec un peu de retard qu'il sera déclaré en mairie, le 11 novembre, par son père qui était commerçant.
Sa jeunesse fut d'une grande banalité, qui ressemble à celle des enfants d'une certaine bourgeoisie blanche. Rien à voir avec la vie d'un Auguste Lacaussade, né selon l'expression consacrée "d'une fille de couleur", et qui portera toujours ce fardeau dans la société créole blanche de l'époque. Rien à voir non plus avec l'enfance d'Eugène Dayot qui a connu la lèpre. Ce qui l'amènera à poursuivre des études sans histoire au lycée de Saint-Denis. Il est reçu sans problème à son baccalauréat, en août 1864.

DU GOUT POUR L'AVENTURE

Le diplôme en poche, Jules Hermann entame ses études de droit. En 1869, le voilà avocat à Saint-Pierre : " Deux ans plus tard, il postule pour être nommé en remplacement de Charles Ernest Coulon, installé depuis 1865 et démissionnaire en sa faveur. Après l'accomplissement des formalités prescrites, un arrêté du gouverneur Lournel, en date du 13 mai 1872, l'installe dans ses nouvelles fonctions de notaire. Il est alors âgé de 27 ans. Comme on le voit, rien que de très classique dans le parcours de Jules Hermann. Il demeure donc dans son étude à Saint-Pierre jusqu'en 1911, à peu près 40 années passées à rédiger des contrats. Cependant, Jules Hermann prend le temps de rêver. Il préfère l'aventure intérieure des choses, en s'intéressant à la recherche d'archipels imaginaires... Le visionnaire saint-pierrois se fait archiviste pour ses recherches. Archiviste, c'est le premier trait de Jules Hermann. L'étude qu'il achète pour s'instruire contient 146 documents ; c'est à partir de ces documents que devenu écrivain, il rassemble les heures de l'histoire réunionnaise, et tout particulièrement l'histoire de " La Fondation du quartier Saint-Pierre ". L'œuvre d'historien de Jules Hermann concerne principalement l'histoire de la colonisation de Bourbon et plus spécifiquement celle de Saint-Pierre. Dans cette étude, Jules Hermann évoque la comparaison entre Port-Louis de l'île Maurice et Saint-Pierre de l'île Bourbon : " Ainsi on peut faire la comparaison des deux villes créées par Labourdonnais, tout en faisant une large part au port Louis qui, dans les plans primitifs, comme arsenal de guerre, devait toujours l'emporter sur le modeste port de la rivière d'Abord, l'un est un port de premier ordre, où le flot international se donne rendez-vous, où le commerce conserve toujours son importance et son activité, malgré que de grands courants nouveaux de circulation comme le canal de Suez semblent devoir lui porter l'anéantissement. L'autre ville, Saint-Pierre, qui a vu se porter contre elle toutes les forces vives de son île alors qu'elle devait être pour celle-ci, par la création de son port en plein pays de production, un élément de prospérité, reste vide et sans vie, malgré le plan grandiose de bâtiments et d'enceinte qui avait présidé à sa création ".

UN PASSAGE ECLAIR DANS LA POLITIQUE

Pour comprendre ce qu'il pourrait appeler un " déficit d'histoire ", Jules Hermann nous amène sur les premières traces de la colonisation du Sud, à cette époque où s'opposent les partisans d'une colonisation du Sud et le parti de la Tortue. C'est pour protéger les ressources naturelles que constituent entre autres la tortue, que les premiers colons et leurs descendants se sont circonscrits " aux plages qui s'étendent de Saint-Paul à Sainte-Suzanne ". A partir de là, Hermann reconstitue toute l'histoire de cette longue colonisation du Sud, et recense tous les actes ou les écrits de ceux qui ont été pour ou contre cette extension de la colonie vers le Sud. Hermann réprimande ou encense alors les acteurs de cette histoire régionale.
L'histoire du Quartier Saint-Pierre, pour Jules Hermann, n'est finalement qu'un cercle qui renvoie à l'histoire de La Réunion, qui renvoie à l'histoire de Madagascar, qui renvoie à l'histoire de l'humanité.

SCIENTIFIQUE ?

Politique, Jules Hermann l'a été, puisqu'il occupera tour à tour la charge de premier magistrat de la ville de Saint Pierre et celle de président du conseil général. Mais voilà, lui qui travaille pour son étude au milieu des archives, ne fait là que passer. Elu maire en mars 1901, il ne le restera que jusqu'en 1902. De plus, Jules Hermann ne sera jamais député. Car aux élections législatives de mai 1902, il est battu par François de Mahy. Jules Hermann ne siégera jamais à Paris.
Cette brièveté dans la politique s'explique par le fait que Jules Hermann est plus politique que politicien, plus rêveur du politique que politique même. Ce qui ne l'empêche pas cependant d'avoir des idées très précises en la matière. Ainsi en 1904, il publie un " Projet de constitution pour la Réunion et autonomie financière ". Ainsi il sera le fondateur du premier syndicat des planteurs de café, et des planteurs de géraniums. L'écrivain sédentaire qu'est Jules Hermann n'en finit pas du fond de son étude de notaire à s'intéresser à tout ce qui se passe autour de lui : météorologie, mouvements des planètes, phénomènes volcanologiques. Ce qui lui vaut un certain nombre d'études que le tome I des " Œuvres de Jules Hermann " reprend : " Note pour l'Académie de La Réunion sur la baleine de Saint-Pierre ", " Description complète du pays brûlé avec ses anciens et nouveaux cratères ", " Des conjonctions et oppositions planétaires ". Bien sûr, la liste n'est pas exhaustive mais reflète bien l'esprit encyclopédique de Jules Hermann. Ces travaux ne sont peut être pas totalement scientifiques mais témoignent de son sens de l'observation et d'une curiosité toujours en éveil. Autant de qualités qui lui valent le titre de correspondant de la Société astronomique de France, de membre de l'Académie des Sciences de Paris. On pourrait ajouter à toutes ses qualités le don des langues. L'une d'entre elles retient particulièrement son attention : le malgache. Une langue qui tient une place centrale dans l'élaboration de son œuvre. C'est en effet par une approche très particulière de cette langue qu'il jette les bases d'une entreprise un peu folle. Un texte inachevé qui sera publié en 1927, soit trois ans après sa mort, sous le titre " Les Révélations du Grand Océan ". Ouvrage qui fait de Jules Hermann un écrivain à part entière. Publiées à titre posthume, inachevées mais fortes de 800 pages, elles constituent l'œuvre de Jules Hermann. Ni ouvrage d'histoire, ni réellement de science, ni littéraire, les révélations sont un peu de tout cela à la fois. Si l'on en croit l'annonce de souscription parue dans la presse de l'époque, il s'agit là " d'un ouvrage savant, sensationnel, de linguistique, en cinq livres, dont le cinquième traite de la préhistorique des îles sœurs ". " Les Révélations " constituent les " confessions intellectuelles d'un homme hanté par la science de son époque ".

UN COUSIN : PAUL HERMANN

Si Jules Hermann, comme il est souvent dit, est injustement oublié aujourd'hui, l'ironie de l'histoire fait qu'un autre Hermann est beaucoup plus présent dans la mémoire des Réunionnais. Il s'agit de Paul Hermann, cousin de Jules, instituteur, qui fut aussi à sa façon un honnête homme et un scientifique. On lui doit d'ailleurs une des premières " Géographies de La Réunion " à l'usage des écoliers.
Jules Hermann meurt en 1924 et nous laisse une collection d'ouvrages d'une grande qualité qui confirme le surnom donné à l'île : " L'île aux poètes ".

Florence Revel