Le grand médiéviste
Joseph Bédier
Joseph Bédier a été l'un des plus grands médiévistes de son temps. Professeur à 29 ans, il consacre l'essentiel de sa vie à l'étude des légendes et des chansons de geste, publiant de nombreux ouvrages, des adaptations en français modernes et des études. Recherche, démonstration et propagation de la vérité. Voilà la vie et toute l'œuvre de Joseph Bédier.

Celui dont le patient labeur devait conquérir un jour après le monde lettré, la gloire parisienne, est né à Paris en 1864, au cours d'un séjour de sa famille dans la capitale. Mais celle-ci, d'origine bretonne, s'était fixée depuis plusieurs générations à l'île Bourbon.
Ce fut un sédentaire, un de ces studieux écoliers repliés sur eux-mêmes qui oublient parfois de vivre. Ceci parceque leurs lectures absorbent leur vie personnelle. Il eut une carrière de lycéen brillante, triomphe continuel de l'esprit : la lutte d'une volonté contre un corps qui la servait mal. Car l'homme, grand, fut jadis un écolier voûté plus d'une fois en classe avec des béquilles et qu'on dut porter jusqu'à la salle d'examen le jour du baccalauréat.
En 1880-1881, Joseph Bédier passa avec succès ses examens. Le jeune bachelier s'embarque pour la France d'où il ne devait revenir qu'une fois pour un bref séjour. Ces arrachements sont le sort commun des jeunes gens créoles : partagés entre la grande et la petite patrie.
Il entre à Louis-le-Grand où une année de rhétorique supérieure lui suffit pour affronter brillamment le concours d'entrée à l'école Normale. Pourtant, sa santé le retenait souvent. Ces trois années d'Ecole Normale ont été une des pures jouissances de sa carrière.
Agrégé à la sortie de Normale, pèlerin d'une année à la chapelle philologique de Halle, le voici champion des couleurs françaises à l'université de Fribourg en Suisse.
Cette école Normale est sa seconde patrie ; c'est là qu'après avoir passé ses thèses de doctorat et après un bref séjour à la faculté des lettres de Caen, il revient comme maître de conférences. Distrait pour un temps de ses études médiévales, il prépare la licence et l'agrégation que sa jeunesse et sa force désarment. Ce que furent ses cours, nous le savons par le volume d'Etudes Critiques qu'il publia en 1903.
Mais les études de philologie romanes n'avaient pas cessé de le passionner et toute une série de travaux, de contributions, d'articles de revues dans Romania, dans la Revue des Deux Mondes, ou ailleurs encore, l'importance de sa thèse sur les Fabliaux, l'éclatant succès de Tristan et Iseut le désignaient dès avant la mort de Gaston Paris pour lui succéder au collège de France en 1903.
Il s'acquitta de ses nouvelles tâches avec une grande autorité, ce que décrit son imposant édifice des Légendes Epiques.
LE SPECIALISTE DU MOYEN AGE
Ces trois ouvrages que sont les Fabliaux, Tristan et Iseut, les Légendes Epiques font voir sous trois aspects divers le talent de Joseph Bédier. Tour à tour destructeur et constructeur, il combat les forgeurs d'hypothèses qui ont conçu la théorie indianiste des fabliaux et établi comme un dogme que ces contes rimés du Moyen Age nous venaient du lointain Orient, " réservoir, source, matrice, foyer, patrie des contes ".
Tout le monde connaît les contes de Perrault où un brave homme obtient de former trois vœux et ne demande que du boudin. C'est un thème analogue qui se trouve dans le fabliau des Quatre Souhaits Saint-Martin. Là-dessus Joseph Bédier recueille consciencieusement 22 variantes de ce conte, les ramène à 5 formes et dresse un patient tableau synoptique des familles et sous familles dudit conte, d'après le nombre et le genre des souhaits formulés. Beau tableau hors-texte, en forme d'arbre généalogique, avec des divisions, des subdivisions, des majuscules et des minuscules, des chiffres romains ou arabes. L'auteur n'a pas dû le relire sans une certaine complaisance. Il s'interroge sur l'emploi de ce tableau. Donc il essaie, il formule des hypothèses, qu'il bat lui-même en brèche. " Dirons-nous que le conte magyar procède du conte allemand, qui procède du conte français... ". Et il conclut, dans un mouvement de probité scientifique : " Laquelle de toutes ces versions est la primitive ? ... Nous arrivons à constater simplement que nos 23 versions se groupent deux à deux, trois à trois en des pays qui s'étonnent de se voir associés. Mais la raison de ces groupements étrangers nous échappe ".
Cependant une plus saisissante reconstitution hantait l'esprit de Joseph Bédier. A côtés des poèmes épiques qui célèbrent la geste de Charlemagne, Guillaume d'Orange ou Doon de Mayence, les trouvères nous ont laissé aussi des romans en vers sans prétention historique, mais assez courts puis développés en longs poèmes. Ce sont surtout les romans de la Table ronde. " Où les héros d'Arthur cherchaient le Saint-Graal ". Mais il en est un, plus beau et plus touchant, celui du fatal amour de Tristan et Iseut, que le temps a fort malmené.
Il reste deux fragments du roman de Tristan, l'un du trouvère Béroul, la plus ancienne et la plus curieuse forme de la légende, l'autre, du trouvère Thomas. La plus facile était celle de Thomas mais Bédier s'est intéressé à la version de Béroul en reconstituant et récréant un nouveau poème : " Il a commencé par traduire aussi fidèlement qu'il a pu le fragment de Béroul, qui occupe à peu près le centre du récit. S'étant ainsi bien pénétré de l'esprit du vieux conteur, s'étant assimilé sa façon naïve de sentir, sa façon simple de penser, jusqu'à l'embarras parfois enfantin de son exposition et la grâce un peu gauche de son style, il a refait à ce tronc une tête et des membres, non pas par une juxtaposition mécanique, mais par une sorte de régénération organique. Puisant en outre dans Thomas, dans ses traducteurs étrangers, dans les poèmes épisodiques, dans un fastidieux roman postérieur, il a donné à ces matériaux divers une commune forme, qui est celle d'un poème du XIIe siècle, avec toute sa grâce archaïque, écrit en une prose rythmée et savoureuse par le plus ingénieux et le plus pieux, quoique le dernier des trouvères. C'est un beau conte d'amour et de mort ".
Après les fabliaux et les romans de la Table Ronde, les chansons de geste retiennent l'attention de Bédier. Le sujet semblait presque épuisé mais il le renouvela.
La chanson de geste était alors un article de foi que les romans de chevalerie des XIIe et XIIIe siècles dérivaient de "cantilènes" à peu près contemporaines des événements qu'elles relevaient, ensuite elle aboutit à la " geste " de quelqu'un, de l'empereur, de Guillaume d'Orange... Comme les Gallo-Romains n'avaient pas la tête épique, comme les Germains au contraire avaient coutume de célébrer leurs héros, c'étaient les Francs, au dire de Gaston de Paris, qui dès le baptême de Clovis et jusqu'à Dagobert et Charlemagne les avaient composées. Joseph Bédier s'y attarde pour soit démolir ou consolider l'hypothèse. " Il faut que les chansons de geste aient été composées sur des souvenirs altérés par le temps ou qu'on ait sciemment enjolivé et même faussé l'histoire ".
Ayant ruiné l'hypothèse des cantilènes, le destructeur Bédier se fait constructeur. " Il s'efforce de localiser les légendes épiques. Il est frappé de voir que chacune se rattache à un lieu de pèlerinage ou de foire, ou que ses épisodes s'alignent sur une voie de pèlerinage, par exemple la légende de Roland sur le chemin qui mène d'Aix-la-Chapelle à Saragosse... ".
L'étude précise de toutes les " gestes " confirme son hypothèse. La vérité se reconstitue. Et voilà nos chansons de geste redevenues bien françaises, chantant au son de la musique des jongleurs sur les champs de foire pour " attirer et retenir, édifier et récréer un même public de marchands et de pèlerins ".
SES MOMENTS DE RECONNAISSANCE.
Ses reconstitutions, telle est la matière vivante de ces cours du Collège de France. Mais là ne se limitait pas l'activité de Joseph Bédier. Les professeurs du Collège de France ont des loisirs car ils n'enseignent qu'une trentaine d'heures par an. Quand il n'enseignait pas, il étudiait ; quand il n'étudiait pas, il écrivait ; quand il n'écrivait pas, il voyageait.
Le prestige de Joseph Bédier à l'étranger tient à la qualité de ses ouvrages. Il tient aussi à ce qu'on le connaît personnellement dans les universités étrangères. Il a séjourné et voyagé en Allemagne ; il a enseigné à l'université de Fribourg en Suisse où il fut le premier à enseigner la littérature française. Il a séjourné deux fois aux Etats-Unis ; négocié des accords qui établissent chaque année des échanges entre l'Amérique et la France. Il a voyagé en Suède, en Roumanie ; il a été chargé d'une mission en Espagne. Partout il a laissé une trace, partout il a concilié les esprits et les cœurs à sa patrie.
Cependant, il fait davantage. Quand la Première Guerre mondiale survient, le monde est frappé. Quatre-vingt-treize intellectuels allemands attestaient, dans un manifeste fameux, la pureté de l'Allemagne. Alors un homme se leva en France, et ce fut un savant du monde. Il avait à la main les carnets de route saisis sur quarante soldats allemands, de toutes armes, de toutes leurs armées ; et les crimes allemands, il les prouva par des témoignages allemands. Villages incendiés, otages massacrés pour des fautes imaginaires, blessés achevés, assassinats, civils employés comme boucliers, vols, viols, les carnets attestaient tous ces attentats et citaient les chefs mêmes qui les avaient ordonnés.
Servir ! Cette occupation de tous ceux que leur santé ou leur âge désarme hante l'âme généreuse de Joseph Bédier.
Il entre comme maire-adjoint à la mairie du Panthéon, il écrit pour la Comédie Française une vivante légende épique, Chevalerie ; il est scribe volontaire au ministère des Munitions, jusqu'au moment où l'on s'avise d'utiliser cet esprit en l'envoyant documenter au front ces admirables articles qu'il a réunis en un volume, l'Effort Français. " Avec la minutie d'un statisticien, avec la passion d'un croyant, il y montre lumineusement l'œuvre et l'évolution de notre infanterie, de notre artillerie, de nos aérostiers, et calculant la courbe de la pression allemande, il fait voir à nos alliés que la victoire est à nous, si leur effort sait également l'effort français ".
Ainsi en 1920, au moment où le choix de l'Académie française l'invite au fauteuil d'Edmond Rostand, à mesurer le chemin déjà parcouru, ce grand travailleur, ce grand patriote et créateur qu'est Joseph Bédier peut se rendre cette justice qu'il a toujours cherché, protégé la vérité et qu'il est vraiment par-delà les vains honneurs académiques " digne d'avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un titre d'admission plus indispensable que l'habileté".
En 1924, il fut nommé président de l'Alliance française ; en 1929 administrateur du Collège de France qu'il agrandit et auquel il fit donner la personnalité morale, ce qui lui permettait de recevoir des legs dont il disposait à bon gré.
En 1936 il prend sa retraite et est Grand Croix de la Légion d'honneur, membre du Conseil de l'Ordre.
En vieillissant, il sentait grandir en lui comme tous nos illustres exilés, la nostalgie de l'île où s'était écoulée toute son adolescence. Le jour de sa réception à l'Académie il évoquera dans son discours, la résonance de son passé réunionnais : " Les chères voix lointaines qui me viennent de mon pays, noble entre les nobles terres de France, ma petite île Bourbon, sans cesse tendue vers la mère patrie et si éprise de l'amour d'elle qu'elle enivre tous ses enfants de cet amour ".
Joseph Bédier meurt brusquement, au cours de sa 75e année, au Grand-Serre, le 18 août 1938. Conformément à sa volonté, ses obsèques furent extrêmement simples. Sur le cercueil était seulement posé le grand cordon de la Légion d'honneur. Le deuil était conduit par sa veuve, ses deux fils, sa fille et son gendre. Les entouraient entre autres, Auguste Brunet, alors député de la Réunion et Charlety, recteur de l'université de Paris. Puis venaient la foule des villageois et paysans, qui ignoraient que l'habitant de rue Basse était un illustre savant chargé d'honneurs, mais pour qui, " Monsieur Bédier " était " la courtoisie, la simplicité, la bonté mêmes ". Après le Requiem célébré en l'église paroissiale par l'abbé assisté de deux autres ecclésiastiques, partit pour toujours le meilleur médiéviste français sans piquet d'honneur, ni fleurs, ni couronnes, ni discours.
Florence Revel

Le centenaire de Joseph Bédier en 1964
A l'initiative de l'Académie de la Réunion et avec le concours de la Société des Sciences et Arts, les cérémonies de la commémoration de centenaire du grand médiéviste eurent lieu à Saint-Denis les 25 juin et 29 octobre 1964.
Le 25 juin sous la présidence de M. Diefenbacher, préfet de la Réunion, fut apposée sur le mur d'enceinte de la demeure qu'habita Joseph Bédier pendant ses années d'études au lycée de Saint-Denis, une plaque commémorative portant l'inscription suivante : " Ici s'élevait la demeure où vécut pendant son adolescence Joseph Bédier de l'Académie Française, 1864-1938. Les Fabliaux. La Chanson de Roland. Les Légendes Epiques. Le Roman de Tristan et Iseut. Etc."Après que M. Henri Cornu, membre de l'Académie de la Réunion eut remis à la municipalité de Saint-Denis le marbre commémoratif, le Préfet prononça l'allocution suivante : " Repenser sans cesse ses sources profondes pour éclairer le présent et mieux percevoir l'avenir, tel est le mouvement premier de groupement humain, dès lors qu'il se veut organisé et cherchant dans ses origines le ciment de son unité, le fondement de sa cohésion et l'assurance de sa pérennité.
Aussi bien la commémoration de ce centenaire qui nous rassemble ici est-elle une heureuse occasion de trouver dans la vie généreuse du grand Français et du grand Réunionnais que fut Joseph Bédier une telle référence pour notre passé, un tel exemple pour l 'avenir !
(...)
Joseph Bédier, tôt attiré par les études historiques, se spécialisa vite dans les recherches érudites sur la littérature française du Moyen Age. Il était ainsi porté par le courant de son temps qui, à la faveur de la montée des sentiments nationaux dans notre vieille Europe, redécouvrait ces époques lointaines, oubliées et souvent méprisées par des siècles de classicisme et d'humanités gréco-latines, et commençait à s'apercevoir, selon le mot de Schlegel, que cette fameuse et sombre nuit moyenâgeuse était, au contraire, resplendissante d'étoiles.
(...)
Un Réunionnais comme Joseph Bédier qui, passionnément Français, mit ses qualités au service de la France et de son idéal de culture, est un exemples que chacun d'entre nous, et surtout notre jeunesse, doit apprendre à connaître et à méditer.
(...)
Pour ceux qui enfin viendraient à chercher leur voie, comme Joseph Bédier, comme tant d'autres, au cœur même de notre pays de France qui nous assume tous, qu'ils se disent que l'éloignement n'est pas l'oubli et que c'est une manière de servir son terroir natal que de lui rester fidèle au-delà du temps et de l'espace.
(...)
Et voici que ce qui ressemblait alors à un adieu s'exprime aujourd'hui en une présence vivifiante, La Réunion, plus que jamais morceau de France, plus que jamais rapprochée d'elle, infiniment solidaire à travers son passé, ses souvenirs et ses enfants, du destin de notre commune patrie "