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Inséparables dans le talent

Marius et Ary Leblond

Georges Athénas et Aimé Merlo sont les vrais noms de Marius et Ary Leblond. Indissociables derrière leur nom de plume, ils figurent parmi les plus grands écrivains que l'île ait connus. Prix Goncourt en 1910, ils ont laissé quantité d'ouvrages qui reflètent leur énorme talent.


Marius et Ary Leblond s'appellent en réalité Georges Athénas et Aimé Merlo. Ils sont cousins : le premier est né à Saint-Denis et le second à Saint-Pierre. Ils se retrouveront au lycée avant de partir pour Paris. Le romantisme amoureux leur fait alors choisir l'écriture et un nom de plume : Leblond parce que Georges aimait une blonde et Ary parce qu'Aimé courtisait une jeune femme qui s'appelait Henriette. A l'inverse de beaucoup à l'époque, ils ne s'adonnent pas à la poésie : ils écrivent en prose et toucheront à tous les gens : roman, récits de voyages, critiques littéraires, etc. Au total, plus de cinquante ouvrages et 200 publications diverses dans des revues.
Les romans "En France" et les "Jardins de Paris", écrits une dizaine d'années après l'arrivée des Leblond dans la métropole, décrivent l'existence d'un étudiant réunionnais à la capitale : vie tout d'abord uniquement consacrées aux études, puis bien vite dans la fréquentation des jeunes filles, "d'affranchies".
Sur leur séjour à Paris il faut se rapporter à leur conférence faite à Saint-Denis en 1910. Ils expriment d'abord l'impatience qu'ils avaient éprouvée de connaître cette "Cité de l'univers" dont ils avaient tant entendu parler : "Il ne peut y avoir de plus belle émotion que celle de contempler, au milieu d'une foule toute contemporaine, les grands monuments de notre histoire qui nous disent l'antique valeur de notre race. Bouquiner sur les quais, chercher de vieux livres au long de l'Académie française, se promener sur les terrasses des Tuileries, suivre les galeries du Louvre qu'enrichissent nos victoires..."
A Paris, ils fréquentent alors le cénacle le plus réputé. Le cousin de Marius, Léon Dierx, les présente à son ami et académicien José Maria de Heredia, disciple de Leconte de Lisle. Ils rencontrent notamment chez ce créole des Antilles Sully Prud'homme et François Coppée et de jeunes poètes à qui le grand parnassien accordait un accueil cordial et donnait des conseils avisés.

LE COUSIN LÉON

Les Leblond fréquentaient aussi d'autres salons littéraires : celui de "La Revue des deux mondes", par exemple, où l'élite intellectuelle de toute l'Europe était accueillie.
"Dans de tels cercles, déclarent-ils, on rencontre des hommes qui sont dans le monde l'honneur de la France. Les plus hautes joies de la vie, pour un jeune écrivain ou un jeune artiste, c'est d'y voir l'un d'eux venir à lui, s'intéresser à son travail et à ses projets, lui attester cet intérêt puissant et délicat du grand aîné qui approuve et suscite l'énergie. Il n'est rien de réconfortant comme d'approcher ces êtres dont on a lu les livres, dont on savait l'ample talent et dont on découvre la belle âme !" Mais la vie à Paris, sous des aspects séduisants, cache aussi l'austérité du labeur de nos écrivains dans les logements mal chauffés. Ils avaient aussi leur "salon", dont parle Raphaël Barquissau dans un discours prononcé à l'Amicale des Réunionnais : "Les murs de leur minuscule appartement de la rue Guy-de-la-Brosse s'éclairaient de tableaux ; c'était leur seul luxe avec les livres, ceux des quais (...) Les mercredis, les trois petites pièces faisaient salon et étaient trop petites (...) On sentait chez les Leblond un visible désir de grouper autour de la France les sympathies étrangères, dont une élite d'étudiants et d'artistes apportaient à Paris le touchant témoignage". Mais la vie à Paris, c'est aussi la création des sociétés corporatives, ce sont des interviews, la rédaction d'articles vibrants de patriotisme pour les journaux et les revues. Ce sont aussi les conférences à la radio ou au sein d'une assemblée d'intellectuels. En un mot, la vie parisienne pour les Leblond, c'est une bataille : celle qu'ils ont livrée, sans relâche, pendant plus d'un demi-siècle, non pour acquérir la fortune ou la gloire mais pour le bonheur de leur prochain et de l'humanité En 1903, les Leblond avaient concouru pour le prix Goncourt avec "Le zézère", où ils ont voulu "faire aimer les Noirs par le public européen". Mais ni avec ce livre, ni deux ans après avec "Sortilèges", recueil de quatre importants contes réunionnais, ni avec "La Sarabande", roman des mœurs électorales de Bourbon, ils n'avaient pu obtenir ce prix, malgré le soutien précieux des Rosny et l'enquête ouverte dans "La Presse", qui leur était favorable.

LEURS NOMBREUSES RÉCOMPENSES

Consolation : en 1906, l'Académie française décerne aux Leblond leur premier prix littéraire pour "La Grande île de Madagascar", bel ouvrage illustré concernant les régions, les races, les croyances et les ressources de notre ancienne colonie.
Enfin, avec le soutien de Marguerite, de Bourges et de Rosny, les Leblond en 1910 obtiennent leur prix Goncourt avec le roman "En France", l'histoire d'un étudiant créole. L'année suivante, c'est le Prix de la critique littéraire qui couronne le livre didactique "L'idéal du XIXe siècle".
En 1932, le Grand prix Lasserre leur est attribué à l'unanimité, seule récompense littéraire que le ministère de l'Éducation nationale accorde chaque année officiellement, sur avis d'une commission d'écrivains de toute tendance.
Pour la seconde fois en 1937, l'Académie française couronne de son Grand prix un autre ouvrage historique des deux Réunionnais. Aucune œuvre n'a suscité dans la presse autant d'éloges que ce "Vercingétorix", en deux volumes, qui a coûté à ses auteurs dix ans de travail : "La beauté de tous ces petits chapitres est dans le style frémissant, coloré, éloquent, lyrique même, des exposés et des récits."
Enfin en 1943, l'Académie leur décerne une troisième récompense : le Grand prix de l'Empire, pour l'ensemble de leur production littéraire.
En dehors des prix qui les ont couronnés, il y a les décorations que la IIIe et la IVe République ont placées sur la poitrine de ces hommes qui se sont illustrés aussi dans le domaine patriotique et social. Marius Leblond fut fait d'abord chevalier de la Légion d'honneur par le ministre Simon, en qualité de membre du conseil supérieur de l'enseignement aux Colonies. Ary Leblond obtient le ruban rouge grâce à des services rendus après la guerre de 1914-1918. Afin de subvenir partiellement aux besoins des familles des artistes mobilisés, il organisa à l'étranger une vingtaine d'expositions d'arts plastiques.
C'est à l'occasion du tricentenaire des Antilles que fut attribuée à Marius - qui avait écrit "Belles et fières Antilles" - la cravate de la Légion d'honneur à la demande d'un sénateur de la Guadeloupe.
De son côté Ary reçut la médaille de la Résistance pour son action patriotique à son poste de conservateur du Musée d'outre-mer. En outre, il était commandeur de l'Ordre des mille éléphants et tous deux grand-croix de l'Ordre national du Portugal et Commandeurs de cet insigne honorifique de Pologne, d'Éthiopie et du Cambodge.

CRITIQUES LITTÉRAIRES

Les Leblond, riches de tant d'éloges, ont eux-mêmes mis en valeur beaucoup d'hommes de lettres. Dans le numéro de "La Vie" de mai 1941, Marius déclare que Jules Lemaître, Brunetière, Taine et Bourget leur "avaient donné la précision du sens critique".
Déjà, en 1897, ils avaient fait paraître, dans "La revue des colonies françaises", une étude sur "Un romantique de l'île Bourbon : Eugène Dayot". "Dayot, affirmaient les Leblond, est celui qui a le plus originalement et simplement exprimé l'âme créole, tendre, naïve, romanesque."
En 1926, ils avaient écrit un long article sur Léon Dierx, dans la revue "Nos Poètes", qui leur avait demandé cette étude parce que "compatriotes et parents du poète, nous pouvions plus sûrement donner de l'atmosphère aux documents : ayant vécu dans son intimité de nombreuses années, nous l'aimions d'un respect toujours très ému qui nous aidera à exprimer l'harmonieuse noblesse de sa personnalité".
Les Leblond établissent un parallèle entre Léon Dierx et le chef du Parnasse. Ils expliquent leurs différences profondes par les différences géographiques de deux faces de l'île qui les avaient vus naître et grandir.
Le premier "a vécu sur les côtes verdoyantes aux fougères paradisiaques constamment arrosées de pluies (...) tandis que Leconte de Lisle s'éveilla sur une terre tout hellénique, sèche et nue".
En 1938, dans "La Vie", consacrée à son centenaire, les Leblond écrivent : "La place de Léon Dierx dans la littérature française : il ne faut pas le considérer comme le vicomte de l'île, mais un des plus savants et mélodieux musiciens de notre littérature, dont "Les Filaos" restent un chef d'œuvre techniquement exemplaire de symphonie."
La critique littéraire des Leblond donne une place prépondérante à la vie et à l'œuvre de Leconte de Lisle. D'un livre paru en 1906, on a pu dire alors que c'était "la meilleure biographie qu'on ait écrite de leur illustre compatriote". Le succès de leur ouvrage a conduit les auteurs à en faire une réimpression en 1933, en ayant rectifié des erreurs et en utilisant certains renseignements, la correspondance et les ouvrages inédits du chef du Parnasse. Marius et Ary Leblond ont aussi écrit une préface pour le dernier livre du poète Jean Ricquebourg "Ciels d'Annam" ; ils y déclarent que l'accueil réservé aux poésies de ce Réunionnais l'incitait à les polir au profit de la "musicalité".
Ils trouvent en lui un disciple de Leconte de Lisle et de Léon Dierx, sans cesse préoccupé d'accorder sa pensée avec une technique toujours renouvelée. Et les Leblond ajoutent : "Le titre d'une de ses premières œuvres - Les héroïsmes - donne la clef orfévrée de son sentiment essentiel, ce miel de stoïcisme et de gloire que l'histoire de trois siècles de vaillance française dans l'océan Indien a distillé en la fleur des sensibilités créoles."

LEURS DERNIÈRES ANNÉES

En parallèle à l'écriture, les Leblond vouent une admiration pour le journalisme et publient dans plusieurs quotidiens des inédits, des articles ou leurs romans. Ils reprennent même "La grande France", fondée au début du siècle par de nombreux écrivains dont Auguste Brunet.
Après l'expérience du musée Léon-Dierx en 1911, Ary Leblond est conservateur du Musée de la France d'outre-mer : "Au bout d'un an, le musée, entièrement constitué, était visité au point que par son chiffre de recettes, il s'inscrivit bientôt après Versailles et le Louvre."
En 1950, Ary est dépossédé, pour limite d'âge, de son poste de conservateur contractuel du musée de la France d'outre-mer, sans la moindre retraite.
Il pense à sa vieillesse quand il est sollicité pour occuper le poste de conseiller de la Réunion à l'Assemblée de l'Union française.
Le voici dans l'île : "Le Peuple" publie un bel éloge du candidat qui envoie aux conseillers généraux une admirable profession de foi. Mais les vaccinations en vue du voyage aérien ont perturbé sa santé. L'amère désillusion de cette compétition aidant, il doit s'aliter.
Le 8 mai 1953 meurt Marius Leblond. Le jour de ses funérailles, le 12, coïncidait malheureusement avec une grève de transports. Néanmoins, beaucoup de gens purent manifester au glorieux défunt leur estime ou leur amitié. Marius n'avait voulu ni fleurs, ni couronnes, ni discours. Mais cette disparition avait provoqué beaucoup de manifestations de sympathie dans la presse et à la radio de Paris.
L'un des plus émouvants articles est celui d'Hippolyte Foucque, qui traduit le mieux les sentiments de tous. Il parle de leur œuvre, mais surtout de l'homme "noble et bon, l'esprit aux larges vues, l'âme à la sensibilité exquise, qui savait accueillir et comprendre, compatir et aimer (...)"
Le 7 avril 1958, cinq ans après Marius, meurt à son tour Ary Leblond. Une congestion pulmonaire emporta le premier tandis que l'autre fut terrassé par une crise cardiaque. Comme son "frère", il était trop modeste pour accepter aucun discours sur sa tombe.
Mais beaucoup de personnalités littéraires, artistiques, administratives, coloniales et étrangères, de nombreux compatriotes et amis le conduisirent au cimetière pour retrouver celui dont il partagea la vie durant soixante ans.
Parmi les articles, celui d'un fidèle ami, dans "Le peuple de la Réunion", alla droit au cœur de tous les admirateurs de l'illustre défunt : "Voici que la mort a réuni de nouveau les deux frères qu'elle avait cruellement séparés il y a cinq ans. Et voici donc refaite cette union, cette unité plutôt, que Marius et Ary avaient réalisée dans leur vie et dans leur œuvre. Elle demeurera désormais tangible, dans notre souvenir, comme elle le fut dans notre amitié et dans le reconnaissant hommage que leur rendra leur île natale (...)"

Florence Revel