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(1887 - 1949)
Henri Lionel Vavaseur, père du syndicalisme réunionnais

Alors que, depuis 1884, la loi autorisant les syndicats professionnels a été promulguée à La Réunion, au début du XXe siècle, les ouvriers de la colonie ne ressentent pas encore la nécessité de se regrouper. A la tête du journal "Le Peuple" à partir du 4 septembre 1908 - créé le 21 mars 1908 par Lucien Gasparin et dirigé par lui jusqu'au 29 août 1908 - Henri Vavasseur entreprend un travail d'éducation des travailleurs afin de les faire sortir de leur torpeur et de prévenir une explosion sociale car il faut toujours se méfier de l'eau qui dort.


C'est la première fois qu'un descendant d'affranchi ose prendre la parole. Il est le fils de Julien Vavasseur, né en 1853 dans le département d'Ille-et-Vilaine, et de Marie Louisa Jasmin, née à Saint-Paul, en 1861. Pendant plusieurs années, il ne cesse de rappeler les bienfaits de la solidarité entre travailleurs, de recommander la constitution de syndicats de coupeurs de cannes, de charroyeurs, d'employés, d'ouvriers pour traiter de gré à gré avec les employeurs, de réclamer des inspecteurs du travail pour jouer le rôle de guide du prolétariat, mais son message tarde à être compris. Cependant, il ne se décourage pas. L'essentiel pour lui est d'éviter le pire car " un peuple de travailleurs qui ne peut se nourrir convenablement, qui ne possède aucune épargne, qui ne peut participer à la jouissance des fortunes qu'il produit, ne peut tôt ou tard se passer d'user de la violence pour obtenir la juste répartition du profit que fournit son dur labeur ". C'est à partir de 1912 que le réveil des travailleurs se produit et que ses conseils commencent à produire ses premiers effets.

Respect des droits
Quand, le 3 mars 1912, des travailleurs saint-paulois vont se confier directement au gouverneur, l'action de Vavasseur commence à porter ses fruits. Ils lui montrent qu'ils ont compris qu'ils doivent faire respecter leurs droits. Des syndicats ouvriers naissent au lendemain de cette journée. Pour consolider son action, le 4 septembre 1912, il crée un Comité interlocal de propagande sociale (CIPS) destiné à regrouper tous les citoyens socialistes et syndicalistes qui auraient pour mission de faire connaître ses légitimes revendications au prolétariat en distribuant dans le monde ouvrier des villes et des campagnes des brochures de propagande, des journaux, des revues et en tenant des conférences. La population ouvrière étant en majorité analphabète, pour qu'elle soit informée il faut multiplier les réunions publiques. Ce comité a des débuts prometteurs puisque, le 30 novembre 1912, il réunit 300 ouvriers lors d'une conférence populaire au théâtre municipal de Saint-Denis. En 1912, rares sont les candidats prêts à se dévouer pour un combat dont les résultats sont incertains.
Les arrestations qui ont lieu lors des grèves ont de quoi décourager plus d'un. Celui qui a suffisamment de cran pour croire en la justesse de ce combat, prendre franchement parti pour les prolétaires, proposer le changement du cours des choses, est automatiquement dans une position inconfortable, car il se met à dos tous les puissants de la colonie. Grâce à son action, 5 syndicats fonctionnent entre 1912 et 1914. Ils regroupent 1 187 ouvriers.
Un an après le début des combats, le 16 novembre 1913 les défenseurs du syndicalisme ouvrier tiennent à dresser un bilan de leurs actions et à déterminer les perspectives d'avenir. Un congrès syndical se déroule à la mairie de Saint-Paul. C'est Henri Vavasseur qui l'anime.
Trois rapports sur quatre sont présentés par lui. Dans un exposé inaugural il évoque la hargne avec laquelle le patronat a accueilli ces forces de résistance et les méthodes employées pour venir à bout des dirigeants syndicaux les plus énergiques. " Le capital disposant du pouvoir vous livrera par tous les moyens, dit-il, les menottes et la cellule aux plus énergiques, la corruption aux moins trempés ".
Pour sauver les acquis, il compte sur l'éducation sociale des masses laborieuse. Il préconise la création de bibliothèques, l'organisation de conférences pour instruire le prolétariat. Il veut une plus grande égalité sociale, un meilleur partage des fruits du travail : " Il nous faut avec notre franchise habituelle, proclamer bien haut le contraste impressionnant et affligeant... qui s'offre à nos yeux : le capital ne faisant rien, obtenir tout ; le travail faisant tout, obtenir presque rien ".

Guerre contre le capital ?
Les syndicalistes n'ayant pas reçu un appui de la presse, ils sentent le besoin, pour faire passer leurs idées, de disposer d'un journal ouvrier dans lequel ils s'expriment librement. Le journal du prolétariat " La Bataille sociale " paraît effectivement en 1915, géré par Henri Vavasseur.
Le but de ce journal est de dénoncer au tribunal de l'opinion publique toutes les injustices, toutes les exactions. Pour que leurs intérêts matériels soient défendus, il conseille journellement aux travailleurs non syndiqués de se joindre aux structures syndicales existantes ou d'en créer de nouvelles. " La Bataille sociale " est vite accusée de vouloir pousser le peuple des travailleurs à entreprendre une guerre acharnée contre le capital. Les patrons, considérant qu'ils ont bâti leur fortune à la sueur de leur front, mettent en garde Henri Vavasseur contre les risques qu'il encourt en conseillant aux travailleurs de venir attaquer leurs coffres. Preuve que les employeurs ne ressentent pas la nécessité d'améliorer les conditions de vie des plus humbles. Ils sont insensibles à la misère dans laquelle vit le plus grand nombre de Réunionnais au début du XXe siècle. Henri Vavasseur reste incompris. Et pour montrer sa bonne foi, en août 1916, il change le titre de son journal, " La Bataille sociale " devient " La Victoire sociale ". Mais le combat doit continuer car les travailleurs n'ont pas encore remporté de victoire.Les possédants, depuis les premières prises de position en faveur des plus humbles, l'assimilent à un révolutionnaire.
Cette étiquette est encombrante pour lui qui, en fait, ne veut qu'une amélioration des conditions de travail et de vie des travailleurs. Il est difficile d'expliquer son choix car, pour l'heure, son discours ne varie pas de même que ses thèmes de combat. Inquiet par le sort réservé aux enfants dans les fabriques de tabac, il interpelle le gouverneur. Il multiplie les articles sur les accidents du travail dans les entreprises de la colonie pour montrer la gravité du problème. Toutes les grèves sont décrites dans son journal et des conseils sont donnés au passage aux grévistes. Il prend si bien son rôle à cœur, que lors de la grande grève de mai-juin 1926 à l'usine de Bois-Rouge, il dénonce le mal de vivre des travailleurs à l'intérieur de cette entreprise, ce qui lui vaut d'être traduit devant les tribunaux
Les syndiqués, le considérant comme leur chef de file, lancent un mot d'ordre de grève générale pour le jeudi 17 juin 1926 afin que tous les travailleurs puissent aller le soutenir dans cette épreuve. La société Adrien Bellier obtient le renvoi de l'affaire au 8 juillet, croyant venir à bout ainsi de la détermination des travailleurs. Ils lancent un nouveau mot d'ordre et sont à ses côtés le 8 juillet à Saint-Denis. Tout se déroule dans le calme. Comme il est très favorable aux humbles, on devine sans peine que sa voix n'a pas été entendue. Vavasseur reste favorable, jusqu'à la fin des années 1920, à la naissance d'un mouvement socialiste dans la colonie. Ses multiples tentatives se soldent par des échecs. Son message n'arrive pas aux oreilles de la majorité des travailleurs, du fait de la misère et de l'importance de l'analphabétisme. Faute de candidats socialistes, il soutient lors des différents scrutins, les candidats républicains radicaux-socialistes. Son discours évolue véritablement lors des élections législatives de 1932. la candidature de Raphaël Babet dans la deuxième circonscription n'est pas appréciée par la classe politique locale.
Le Comité républicain présidé par Léonce Salez soutient les candidats sortants : Gasparin et Brunet. Mais comme Salez est un parent de Babet, Le Comité républicain entre dans une zone de turbulences. Il ne résiste pas à le scission au lendemain de ces élections législatives. Les discours trop socialisant de Raphaël Babet poussent les modérés de ce comité à se démarquer de Léonce Salez. Ils vont fonder Le Comité d'action républicaine et sociale soutenu par " La Victoire sociale ".

Il tourne le dos au prolétariat
Dans les rangs de l'ancien comité demeurent des instituteurs comme Benjamin Hoarau, André Hoarau et Simon Lucas. Avant de rentrer en France, Raphaël Babet donne à Léonce Salez la mission de continuer son action et lui procure les moyens financiers pour subvenir au lancement d'un organe de presse. Le premier numéro de ce nouveau journal paraît le 4 avril 1933. il a pour nom : " La Démocratie " et est l'organe du prolétariat. " La Démocratie " reprend le combat mené par Henri Vavasseur dans " Le Peuple " puis dans " La Bataille sociale ". Ce qui est quelque peu attristant, c'est que Henri Vavasseur va utiliser les mêmes arguments que ses détracteurs d'hier pour accabler Léonce Salez. Henri Vavasseur l'accuse d'être un communiste et de réveiller la question noire. L'opposition qui est vive entre les deux comités de 1933 à 1936 transparaît dans les colonnes de ces deux journaux. L'équipe qui gravite alors autour de Vavasseur est foncièrement radicale. Elle compte sur l'amélioration de la classe ouvrière et accuse les proches de Léonce Salez d'être des prophètes de malheur pour La Réunion, en privilégiant la Révolution, en empoisonnant l'opinion de leurs idées pseudo-marxistes, en prêchant la guerre entre le Noir et le Blanc.
" La Démocratie " ne comprend pas que Henri Vavasseur, un fils d'affranchi, un homme de couleur, tourne le dos au prolétariat après avoir réalisé une petite fortune en tant que chauffournier et distillateur. Elle le traite de " traître, de renégat à la démocratie et au prolétariat ". Pour humilier Léonce Salez, cet homme qui a été marqué au fer rouge du racisme réunionnais dans son enfance, Henri Vavasseur étale les déboires de sa vie professionnelle. " Commençant malheureux, négociant aux multiples avatars... ; il joue à Saint-Denis-de-La-Réunion son petit personnage de Toussaint Laventure. Tout cela pour le mince plaisir de faire refleurir à La Réunion l'ignoble préjugé de couleur et se venger de quelques avanies. " Il denonce tout le mal que Léonce Salez cause soi-disant à ses amis Brunet et Gasparin " par ce cafouillage, ce salmigondis où s'amalgament toutes les idées de divisions, de luttes intestines, de ruine de l'ouvrier et de la propriété de l'autorité gouvernementale. "
En 1935, quand Léonce Salez propose la création d'un Front populaire à La Réunion, sa voix n'est pas entendue. " La Victoire sociale " cesse de paraître en février 1935. Henri Vavasseur achète alors " Le Progrès ", un des deux plus vieux journaux qui paraît alors dans la colonie : " Le Peuple " existe depuis mai 1908 et " Le Progrès " depuis août 1914. Le ton reste très modéré. Au moment du Front populaire, lorsque les syndicats se multiplient et les grèves aussi, " Le Progrès " élève souvent le ton pour demander aux travailleurs de ne pas aller trop loin et, en 1938, soutient carrément les planteurs contre les travaileurs grévistes. On est alors loin de premiers combats de Henri Vavasseur dans les années 1910 et 1920.

Florence Revel  


Gros plan : Les grèves de 1936 - 1937
Le syndicalisme à la française pénètre peu à peu à La Réunion, grâce aux " navigateurs " : les marins syndiqués des navires en escale répandent leur parole sur les docks, voire dans des meetings publics à Saint-Denis, qui affolent la bonne société.
Si des syndicats se créent, rassemblant surtout les travailleurs des grands organismes, l'action reste modeste. Les planteurs, cependant, obtiennent une meilleure rémunération de leur sucre en 1927. Double révolution : après la dislocation des grands domaines, le poids des petits planteurs est important ; et pour la première fois, la grande " plantocratie " est obligée de plier devant les revendications des " petits ".
Mais l'apogée de l'action se place en 1936-1937, dans l'élan du Front populaire. Tous les secteurs sont concernés : ouviers du chemin de fer et du port, ouviers d'usines sucrières, ouviers agricoles.
Le mouvement commence en mai 1936 et ne se terminera qu'en 1937. ses revendications sont multiples : amélioration des rémunérations, applications de la journée de huit heures, des congés payés, de la mensualisation des salaires... La situation est d'autant plus complexe et tendue, lors de certains conflits que le statut de La Réunion autorise certaines particularités et que patrons et administration découvrent soudain les complexités du dialogue social, dans une île où il n'a jamais existé.
Pourtant, il faut tenir compte de la situation nouvelle : la Fédération réunionnaise du travail, affiliée à la CGT, créée en août 1936, enregistre bientôt plus de 4 000 syndiqués. C'est une force qu'on ne peut pas négliger.
Pourtant, l'opposition reste têtue, de la part d'un patronat peu habitué à voir discuter sa manière de mener les affaires. Seuls quelques rares entrepreneurs associent capital et travail. Les grèves de janvier 1937 au CPR illustrent la dureté du conflit : commencées le 16 janvier, elles ne cesseront qu'au bout de dix jours, malgré les interventions musclées de la gendarmerie à cheval. Cependant, la puissance syndicales montante n'obtiendra pas tout : le retour de la droite aux affaires et l'approche de la guerre vont geler le discours social.
Le " Peuple " du 21 janvier 1937, dirigé par Henri Vavasseur, rend compte de la grève en termes quasi guerriers : " La grève du CPR continue. Les trains ne circulent toujours pas. Hier après-midi, sur la place de la Gare, une tentative des grévistes de s'opposer au départ des cars pour le Port a échoué sur l'intervention de la gendarmerie. Une section d'infanterie a accompagné le courrier postal jusqu'au port où l'embarquement du courrier, des passagers et de leurs bagages a eu lieu hier sans incident... ".


Un combattant incompris
Félicien Vincent évoque excellemment l'incertitude des résultats de la lutte engagée, le découragement qui envahit vite les meneurs dans le poème cité ci-dessous dédié à son ami Henri Vavasseur.
" Conseils : A mon ami H.V.
Président de la Fédération des syndicats réunionnais.
Lorsque, jeune penseur enivré de ton rêve
Tu vins nous secouer et glisser en nos cœurs
Cette ardeur salutaire et saine qui soulève
Les vaincus et les fait marcher sur les vainqueurs
Lorsque, le cœur ému des injustes souffrances
Des pauvres accouplés au carcan du puissant,
Tu vins faire briller de saintes espérances
A leurs yeux obscurcis par les larmes de sang ;
Ami, fais comme moi, brûle aussi ton idole,
Quitte là les espoirs et les rêves menteurs.
Laisse ton cœur s'ouvrir à tout ce qui console :
A la femme, à l'amour, aux célestes bonheurs.
Quitte tout ce qui tue et viens vers ce qui grise ;
Viens goûter près de moi le vrai charme des pleurs,
Là, si tout trompe encore et si l'amour nous brise
La main de nos bourreaux se pare au moins de fleurs."