De Saint-Denis au Luxembourg,
Jules Auber l'enfant du pays
"Enfant du pays", comme il aimait à se qualifier lui-même lors de ses discours publics, le docteur Joseph Pierre Jules Auber a connu toutes les fonctions électives. Marié à une aristocrate dionysienne, il va s'élever dans l'échelle sociale jusqu'à atteindre le palais du Luxembourg.

Issu d'une famille modeste et anonyme, Jules Auber va débuter une brillante carrière à son retour de Paris : il rentre à la Réunion avec son diplôme de docteur en médecine et de pharmacien de 1ère classe en poche après des études à la faculté de médecine de la capitale. Il est nommé directeur du service de santé et d'hygiène de sa ville natale, Saint-Denis et s'installe rue de l'Église, dans un petit immeuble se trouvant entre l'emplacement Morange et le mur de la prison centrale. Il a à peine l'argent nécessaire pour ses premiers frais. Tourné vers la clientèle populaire, il institue des consultations gratuites quotidiennes.
Grâce à son mariage avec une jeune fille de la plus haute société aristocratique dionysienne, Camille Patu de Rosemont, Jules Auber va concrétiser ses rêves de grandeur politique. Le docteur - auquel on doit de remarquables travaux scientifiques, notamment sur l'emploi de la cocaïne en chirurgie, le traitement de la lèpre ou l'épidémie de peste en 1900 - change alors de clientèle, et sa fortune est faite !
"Améliorer le sort des petits"
On le pousse à s'engager dans le combat politique ; il retrouve ses convictions anciennes et "trahit" son nouveau milieu social en choisissant la gauche prolétaire "blocarde" et s'opposant au parti républicain. Aux municipales de 1904, Auber conduit victorieusement une liste radicale-socialiste contre Le Cocq, le maire sortant. Il obtient le fauteuil de premier magistrat et ses deux adjoints sont Julius Cadet et Louis Athénas. Ce mandat est le début d'une carrière politique qui lui fera connaître toutes les fonctions électives (maire, député, président du conseil général et sénateur de la Réunion).
Sa première déclaration marque bien les priorités de son action : "Notre devoir est d'éviter toute dissidence avec l'administration et de rechercher, au contraire, un point d'entente avec elle sur la base d'une indépendance réciproque. Une telle entente est d'autant plus facile que nous en avons pour garant le caractère loyal, franchement républicain, de notre distingué gouverneur M. Samary et la bienveillance sollicitude qu'il a toujours témoignée à ses administrateurs.
Nous devons surtout nous attacher à améliorer le sort des petits par une modération sensible des impôts, par l'extension de l'instruction publique et le rétablissement des bourses du lycée, mises désormais à la disposition des lauréats des écoles primaires, par la réorganisation de l'assistance publique et la répartition plus équitable des secours, par l'agrandissement de l'hôpital communal et la création d'un asile pour les vieillards et les infirmes.
D'autres réformes s'imposent également à notre sérieuse attention : telles sont la réorganisation de la police municipale, la fondation d'une Caisse d'épargne, l'encouragement de la mutualité sous toutes ses formes, l'établissement de la dette communale, la réfection de nos rues et l'amélioration de notre grande voirie en général, et avant tout, des économies à réaliser, malgré toutes ces charges, ce qui me semblé être au premier abord un problème insoluble, mais qui me pourra cependant déconcerter une bonne volonté commune". Réagissant en docteur, sa première préoccupation sera toutefois d'assainir la situation sanitaire et de redresser l'économie urbaine suite au désastreux cyclone de mars 1904. Pendant ce majorat, son ouverture d'esprit l'aura conduit à mener quelques entreprises audacieuses pour l'époque : sa volonté affichée d'ouvrir la ville au monde se caractérise par la création, en 1905, de la première mosquée de l'île dans la principale rue commerçante (la future rue Maréchal-Leclerc) et l'arrivée du câble sous-marin le 13 octobre 1906 : l'île s'est rapprochée de la métropole.
Élu député en 1905, Jules Auber ne se représentera pas aux législatives du 27 mai 1906. Grièvement blessé par un galet à Saint-André dans une campagne électorale violente, il laisse le champ libre à son adversaire, M. Gasparin, resté seul en liste, qui est élu. Il sera soulagé par la victoire aux élections municipales de 1908 de la liste modérée conduite par Le Cocq du Tertre sur la liste Gasparin. Dégoûté par ses collègues politiques et outré par l'opinion publique qui lui en veut, Auber se console en prenant la direction du service de santé et d'hygiène de la Réunion. Il retrouve son cabinet médical pour une longue traversée du désert et fonde le journal "La dépêche" pour défendre sa politique. Aux sénatoriales de 1912, le parti radical-socialiste lui redonne sa confiance, mais il est battu. Il retrouve néanmoins peu après un siège de conseiller général de Saint-Benoît et redeviendra maire de Saint-Denis en décembre 1919.
Un sénateur à Paris
Après les épreuves de la guerre, où les Auber ont rivalisé de patriotisme, les années 20 voient une formidable envie de vivre, de s'amuser et de créer pour oublier les longues années de malheur. Les Dionysiens se remettent courageusement à l'ouvrage. La France betteravière, ravagée, a besoin de beaucoup de sucre : les cours remontent et l'économie de l'île reprend des couleurs.
Sous le second mandat de Jules Auber, Saint-Denis retrouve ses fastes d'antan avec l'Exposition de 1925 (la dernière manifestation de ce type date de 1911). Mais l'équipe municipale tombe en déliquescence : le vote du budget 1924, le 13 décembre 1923, ne s'effectue qu'en présence de cinq conseillers : Robert, Jaucourt, Revest, Ducaud et Séraphine. Il ne sera voté que le fin avril 1924. Aussi est-ce sans surprise que l'on verra les deux lieutenants d'Auber s'affronter pour les municipales de l'année suivante. La liste d'Union républicaine et démocratique de Richeville Robert l'emportera sur celle de Raoul Jaucourt.
A cette époque, Jules Auber n'a peut-être plus la tête à la Réunion : le 9 janvier 1921, il a été élu sénateur (parti radical-socialiste) qu'il a retrouvé après une séparation difficile. Pour battre M. Martin, il affirmait lors d'un discours : "Enfant du pays que je suis (...), je voterai pour la politique d'un gouvernement d'ordre, de travail et de clarté, en garde contre l'équivoque de droite et le bolchevisme de gauche". Il rejoint le palais du Luxembourg et laisse Saint-Denis aux mains de MM. Robert et Jaucourt, maire en alternance. En 1925, les deux hommes se déchireront et la liste d'Union Républicaine et démocratique de Richeville Robert l'emportera sur celle de Raoul Jaucourt. Jules Auber meurt dans l'exercice de son mandat sénatorial à Paris en juin 1928, dans son appartement du boulevard Saint-Michel. Il a été inhumé au cimetière du Père Lachaise. Paul Doumer, président du Sénat, prononça son éloge funèbre à la séance du 7 juin 1928. Léonus Bénard fut élu en remplacement sénateur de la Réunion le 19 août 1928.
Florence Revel