Blanche Pierson, une créole à l'académie française
Il y a près d'un siècle et demi, une jeune Réunionnaise, Blanche Pierson (1842-1919), débutait au Théâtre de l'Ambigu. Trente années plus tard, unanimement reconnue comme une des plus grandes actrices de son temps, elle accédait au firmament de l'art dramatique en devenant sociétaire de la Comédie française.

Fille d'un régisseur de théâtre, Blanche Adeline Pierson est née à Saint-Paul en 1842. Son père, frappé d'un strabisme épouvantable, avait le physique naturel du comique et exerçait ses talents dans la troupe de M. Petit Welter. Mais les temps étaient durs pour le théâtre installé rue Suffren, à Saint-Paul.
Après la faillite de la troupe, M. Pierson entra en 1842 à la pension de M. Raffray, qui donnait des cours privés de danse et d'escrime ; la jeune Blanche y fit ses premiers pas. Pour la petite histoire, trois ans plus tard, M. Raffray introduisait la polka à la Réunion, considérée alors comme la "nouvelle danse endiablée" !
L'ÉLOGE DE DUMAS
En 1847, le père de Blanche se décida à chercher fortune en France. Un an passait, Mme Pierson baissa définitivement les rideaux du petit magasin de mode qu'elle tenait à Saint-Paul et rejoignit son mari en compagnie de sa fille. Grâce à son ami Victorien Sardou, Pierson fut bientôt engagé dans une troupe d'Alençon.
Blanche, qui avait beaucoup appris de son père, fit sa première apparition sur scène au théâtre de Rennes à l'âge de 11 ans. Comme la plupart des comédiens, elle débuta en jouant dans des tournées de province et en Belgique. S'ensuivit alors une période de travail intense dans la tradition des baladins. Du théâtre de l'Ambigu, elle passa à celui de Vaudeville puis se distingua au théâtre du Gymnase.
Elle revint finalement au Vaudeville où, âgée de 30 ans, elle interprétait les rôles d'ingénue et de coquette avec un succès que favorisait son éclatante beauté. Sa présence physique et sa voix "délicieusement tremblante", au sommet de leur art, allait la conduire à la notoriété : les critiques vont épuiser les superlatifs.
"Une conscience absolue, une probité au-dessus de toute éloge, l'amour de son art, le respect du public, telles sont les qualités de la véritable grande comédienne, et je n'en connais pas une seule qui les possède aussi complètement que Blanche Pierson ", écrivait Alexandre Dumas dans une des étincelantes préfaces dont il avait le secret en parlant de la célèbre actrice qui, à l'exemple des Maria Favard et Madeleine Brohant, posséda l'art de renouveler sans cesse son talent et de le transformer.
De son côté, Barbey d'Aurevilly, faisant la critique de "Madame de Navaret", pièce de MM. de Courcy et Nus jouée au Vaudeville, déclarait catégoriquement que "seule Mlle Blanche Pierson a dominé son rôle par la supériorité de son jeu. Elle a été elle-même, et même plus qu'elle-même, dans la scène, l'unique scène qui dans "Madame de Navaret", est toute la pièce".
Il devait dire encore, à propos de "Froufrou", la célèbre comédie de Meilhac et Halévy qu'elle interpréta au Gymnase : "Mlle Pierson s'est tenue sans trembler dans son rôle de comtesse de Cambry, et elle y a été de cette finesse qu'on n'attendait pas, il y a quelques années, de cette Dudu de Lord Byron, de cette beauté voluptueuse d'oreilles, qui donne plus grande que l'autre, l'immatérielle volupté de voir bien jouer." Au Gymnase, Blanche joua également "Le mariage de raison" et "La somnambule" lors de fameuses matinées dominicales très courues des Parisiens. D'une voix délicieuse, elle fredonnait, paraît-il, les gentils refrains d'auteurs aujourd'hui oubliés : Scribe, Bayard, Dumanoir, etc.
Pourtant, malgré sa notoriété et le talent dont elle faisait preuve, ses gains étaient plutôt modestes par rapport au travail fourni, comme le révéla plus tard Adrien Bernheim dans son ouvrage "Autour de la Comédie française" : "Étoile de la troupe, elle ne touchait guère plus de quinze mille francs d'appointements par an ; elle répétait tous les jours et, tous les soirs à 9 heures, jouait la grande pièce et parfois même, à 8 heures, celle qui la précédait."
Créatrice applaudie des comédies de Sardou données au Vaudeville telles qu'"Odette", "Dora", "Les Bourgeois de Pont Araz", ou encore "Les rois en exil" et "Le Nabab" d'Alphonse Daudet, elle déployait ses talents dans des emplois de jeune première, de grande coquette ou de premier rôle avec aisance et naturel, justifiant ainsi l'appréciation de Dumas à son égard.
Elle joua aussi des tragédies et fut louée tant pour sa justesse de ton que pour sa grande beauté. Elle sera notamment une émouvante Marguerite Gauthier dans "La dame aux camélias".
DANS LE SAINT DES SAINTS
Cette aptitude à passer d'un rôle à l'autre finit par lui ouvrir les portes du saint des saints : la Comédie française, la troisième étape de sa carrière, incontestablement la plus glorieuse. Engagée en 1884, elle avait alors 42 ans. Pour ses débuts, elle y créa le rôle de Mme de Thauzette dans "Denise" d'Alexandre Dumas fils, et contribua ensuite à la réussite des œuvres qui, au début du siècle, furent présentées au Théâtre Français.
Parmi ses principales créations, citons "La princesse Georges", une des pièces les plus dramatiques de Dumas, "Fromont Jeune", d'Alphonse Daudet et Adolphe Belot, ou encore "Francillon", encore une comédie de Dumas. Dans ces œuvres, elle aborda des rôles plus en rapport avec son âge - conseillère raisonneuse ou douairière indulgente - qui marquèrent avec succès cette partie de sa carrière.
Au lendemain de la représentation des "Lionnes pauvres" d'Emile Augier sur la scène de la Comédie française, dans laquelle Blanche Pierson tenait le second rôle, celui de Thérèse Lecarnier, un critique en vue écrivait d'elle : "Mlle Pierson a toujours été pour moi une délicieuse comédienne. Je l'aurais voulue depuis longtemps au Français ; mais le talent n'a jamais sa place nulle part, et la phalange des jalousies de femme qu'elle inspire a dû l'empêcher d'y prendre la sienne. Elle est toujours immuablement Mlle Blanche Pierson. Elle peut toujours signer Blanche. Je ne connais rien de plus suave que toute cette blancheur. Elle avait, naguère, encore, la suavité fraîche de la beauté, elle en a maintenant la suavité pâle... "
"Intelligente, droite et pénétrante, ignorant la réclame tapageuse, elle ne voulait", nous dit Adrein Bernheim, "être ni dramatique, ni conférencière, ni poète, mais très modestement et très loyalement, une grande comédienne qui connaît son bonheur et qui l'apprécie."
Au sommet de son art, Blanche Pierson obtint son sociétariat en jouant le rôle d'Elmire dans le "Tartuffe" de Molière. Puis, ultime honneur d'une vie et d'une carrière bien remplies, elle fut appelée à siéger au comité de lecture du Théâtre Français en 1910. Elle devait s'éteindre neuf ans plus tard, à l'âge de 77 ans.
Florence Revel
