François de Mahy, le grand créole
François de Mahy est l'un de ces hommes qui deviennent d'un coup de baguette magique les héros d'un jour. Il lui a suffit de sortir de l'ombre pour connaître la popularité. Il est né à Saint-Pierre le 22 juillet 1830 de François Césaire de Mahy et de Marie Claude Adélaïde Le Coat de K/Véguen.

Après des études avec les plus grands professeurs, à l'île Bourbon puis à Paris, il fallait songer maintenant au choix d'une carrière. Un penchant naturel pour les études scientifiques, un esprit chevaleresque, un cœur passionné pour la charité, tout concourait à entraîner de Mahy vers la profession médicale. Il commença ses études de médecine à la Faculté de Paris. Doué d'une grande activité, de merveilleuses aptitudes, de Mahy ne tarde pas à trouver que la Faculté de médecine lui laissait des loisirs qu'il pouvait employer utilement. Obéissant à ce généreux enthousiasme qui est le privilège de la jeunesse, il conçoit le projet de mener de front des études médicales et juridiques. C'est ainsi que ses camarades le voient pendant quelques temps faire la navette entre la rue de l'Ecole de médecine et la place du Panthéon.
Mais cette double tâche devient trop lourde pour être menée à bien. La santé du jeune étudiant se ressent de l'excès de travail auquel il se livre. Abattu par la charge, il abandonne donc le droit et se consacre exclusivement à la médecine.
" LE MEDECIN DES PAUVRES "
En 1855, il est reçu docteur par la Faculté de Paris, à la suite de brillants examens. C'est en 1857 que le docteur François de Mahy revient à la Réunion. Il va se fixer à Saint-Pierre, sa ville natale. Il est juste d'ajouter qu'il avait tout ce qu'il fallait pour imposer confiance et attirer les sympathies.
Comme médecin, la réputation de De Mahy est vivace dans la mémoire reconnaissante des habitants de la commune. Il n'est pas un recoin qu'il n'ait visité pour apporter aux pauvres malades le secours de sa
science. Sa charité est restée proverbiale à Saint-Pierre, elle rayonnait même bien au delà des limites de la commune ; que de fois aura-t-il franchi les remparts et escaladé les montagnes pour se rendre auprès des malheureux qui réclamaient ses secours.
Le titre que De Mahy semblait le plus espérer était celui de " médecin des pauvres ". Le cœur ouvert à tous les nobles sentiments il semblait évident que de Mahy se passionne pour la politique.
Il avait assisté au grand mouvement qui avait précipité dans l'abîme le Gouvernement de juillet.
Son entrée dans la vie militante avait été saluée par les acclamations du peuple qui venait de reconquérir sa liberté. Au seuil de sa carrière, il avait eu la bonne fortune d'assister au triomphe de la République.
Il fut, dès le premier jour, un partisan enthousiaste et convaincu des institutions nouvelles. Aussi, comme républicain, il fut l'un de ceux qui ont maudit le crime du 2 décembre et qui n'ont pas cessé, pendant 20 ans, de haïr le gouvernement qui devait conduire la France au désastre de Sedan.
Pendant de longues années, la presse fut abaissée, bâillonnée ; elle n'avait le droit de parler que pour célébrer la gloire du tyran. Cependant, il arriva un moment où la censure impériale se relâcha de ses rigueurs ; l'opinion publique avait fini par s'imposer. L'esprit nouveau avait gagné la Colonie.
Adrien Bellier et A. La Serve, les deux vétérans de la démocratie coloniale, se chargent de diriger le courant d'opinion qui commençait à se produire. Alors commença la vigoureuse campagne pour la revendication des libertés coloniales, émancipation politique, assimilation à la métropole, autonomie administrative. Tel fut le programme de la réforme.
De Mahy, avec sa nature vive, son esprit actif, ses idées largement libérales ne pouvait rester longtemps simple spectateur de la lutte qui s'engageait sous ses yeux pour le triomphe de la cause coloniale. Il n'attendait qu'une occasion pour venir prendre, dans les rangs des défenseurs du pays, la place que lui assignaient et son talent d'écrivain et sa fidélité inébranlable à la foi républicaine.
"SANS S' EN DOUTER DE MAHY VENAIT DE TROUVER SA VOIE"
Cette occasion se présente au début de 1869. Les sanglants événements de décembre venaient de jeter la terreur dans le pays. Saint-Denis, après avoir vu le sang de ses enfants couler dans les rues, avait été mis en état de siège. La presse du chef-lieu avait un bâillon sur la bouche. Un seul journal de la colonie se trouvait en dehors de la juridiction de l'état de siège. Le Courrier de Saint-Pierre essaya de protester contre les événements. La réponse du Gouvernement ne se fit pas attendre : Le Courrier est suspendu pour un mois. Ce fut un bonheur pour ce journal, quand il reprit sa publication, il avait pour rédacteur en chef le docteur De Mahy.
Le journalisme devait être pour lui le marche pied de la popularité ; en entrant dans la presse, il pénétrait dans l'antichambre de la députation.
C'est en effet dans les luttes difficiles et incessantes du journalisme que les hommes de valeur se font connaître, qu'ils révèlent leur talent, qu'ils affirment leurs idées, qu'ils font enfin apprécier leur caractère.
Du Courrier de Saint-Pierre à l'Assemblée nationale il n'y avait qu'un pas et moins de deux ans plus tard, l'acclamation populaire devait faire du journaliste créole un député de la Colonie. Honneur au pays intelligent qui a compris que les hommes qui avaient, avant tous les autres, le droit de le représenter dans le Parlement national étaient ceux qui, dans la presse s'étaient distingués par l'ardeur généreuse et le talent incontestable avec lesquels ils avaient milité pour lui dans les mauvais jours.
L'île de la Réunion, en accordant deux fois ses suffrages à La Serve et de Mahy, tous deux journalistes, a prouvé qu'elle savait, quand le moment était venu, honorer et récompenser dignement les services rendus.
Dans son court passage à la rédaction du Courrier de Saint-Pierre, François de Mahy eut le talent de mettre en relief les brillantes qualités qui devaient bientôt le désigner au choix des électeurs. Du premier coup il s'imposa à la faveur publique par un programme net, ferme, indépendant, présenté sous une forme séduisante et développé avec habilité. La grande franchise qu'il mettait dans ses écrits était rehaussée par un art tout particulier de dire les choses sans choquer les susceptibilités, de mettre en cause les hommes sans les offenser.
De Mahy, journaliste, se ressouvenait de De Mahy, médecin ; il opérait sans faire crier le patient.
Pendant les 18 mois qu'il a passés à la tête du Courrier de Saint-Pierre, il a eu à soutenir plusieurs procès de presse. On peut citer celui du fameux article intitulé : le Siège de Cilaos, dans lequel de Mahy avait eu l'imprudence de s'attaquer à la gendarmerie. Ce fut une grosse affaire. De Mahy fut acquitté. Le ministère public avait formé appel et le rédacteur du Courrier allait infailliblement obtenir un nouveau succès devant la cour, lorsque les événements de 1870 interrompent le cours du procès.De Mahy eut encore à soutenir deux procès contre M. de Villèle.
1870. La France, lancée dans une guerre funeste, venait de sombrer dans le grand désastre de Sedan. L'Empire gisait à terre. Le peuple reprenait le pouvoir dont il avait été dépouillé dans la nuit du 2 décembre. La République, en prenant possession de la France, se souvient qu'il existait, au-delà des Océans, des terres françaises habitées par des populations françaises, qui devaient avoir voix délibérative dans l'Assemblée chargée de décider de son sort.
LA DEPUTATION POUR LE MEDECIN DES PAUVRES OU LE JOURNALISTE ?
La Réunion avait le droit de nommer deux députés. Aussitôt que ce décret fut promulgué dans la colonie, une grande émotion s'empara de la population. Un nom réunissait la presque unanimité des suffrages : c'était celui d'Alexandre de la Serve. Là-dessus pas de discussion. On s'entendait moins sur le choix du second député.
Alexandre de La Serve trancha la difficulté, il déclara qu'il désirait pour collègue le docteur de Mahy, et il fit de l'élection de ce dernier la condition sine qua non de son acceptation du mandat qu'on lui offrait. De Mahy recueillait la moisson qu'il avait semée. La grande masse des électeurs, qui obéissait à La Serve ratifia le choix que ce dernier avait fait, et le docteur de Mahy fut élu député de la Réunion, le 20 novembre 1870.
Les deux députés arrivent sur le sol de la mère patrie au moment où Paris et les dernières armées succombent. Ce n'est que dans les premiers jours de février que l'Assemblée nationale s'ouvre à Bordeaux pour décider de la question de paix et de guerre.
Elle accepte la paix. La Serve et De Mahy votent contre le traité imposé par la Prusse, c'est-à-dire contre l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine.
A partir de ce moment, les deux députés arrêtent d'un commun accord leur ligne de conduite ; leurs votes ont toujours été identiques ; ils sont restés indéflectivement unis dans la politique comme dans la défense des intérêts spéciaux de la Réunion.
De Mahy, à peine entré à l'Assemblée, va s'asseoir sur les bancs de l'Union Républicaine entre les républicains modérés et les exaltés.
On lui a reproché cette préférence. De Mahy a répondu à ces reproches par ses actes. Il a prouvé jour après jour qu'on peut faire partie de l'Union Républicaine et être en même temps conservateur.
Après le 24 mai, fidèle à ses idées d'ordre, il ne combat pas le gouvernement du Maréchal Mac Mahon. De Mahy avait été mis au poste d'honneur chargé de contrôler les actes du gouvernement. Il servait le personne du Maréchal derrière lequel s'abritaient des adversaires pour satisfaire leurs rancunes contre la République.
La preuve que de Mahy ne faisait que remplir religieusement un mandat et qu'il n'en dépassait par les termes, c'est qu'il fut six fois de suite nommé membre de la Commission de permanence. C'est dans ces fonctions difficiles que de Mahy se fit réellement connaître et qu'il acquit une notoriété, dont la colonie qu'il représente peut être fière. Dans la Commission de permanence, le député se montre toujours le gardien fidèle du droit et de la justice. Il ne cesse de harceler les ministres de combat et les assaille de ses questions.
L'attitude ferme et indépendante du jeune député de la Réunion, le soin jaloux avec lequel il veillait sur les libertés publiques, la guerre acharnée qu'il faisait au gouvernement de combat lui valent l'estime des honnêtes gens et lui octroient une grande popularité en France, dans ce pays où l'on aime les hommes courageux et entiers.
" DE MAHY, DEPUTE, EST ESTIME DE TOUS SES COLLèGUES "
En 1872, l'Assemblée nationale, sur la demande de La Serve et de De Mahy, a voté un secours d'un million en faveur des victimes de l'ouragan qui avait dévasté la Colonie. Toujours sur la demande des deux députés, chaleureusement appuyés par Mgr l'évêque Maupoint, le ministère de l'Instruction publique a accordé l'équivalence des brevets de capacité délivrés dans la colonie, désormais assimilés aux diplômes de bachelier es lettres et es sciences.
Enfin en 1874, alors que les nécessités fiscales de la mère patrie poussaient l'Assemblée nationale à augmenter les droits sur les sucres, c'est à un excellent de Mahy que la sucrerie tant coloniale qu'indigène a dû échapper à une aggravation de tarifs qui aurait consommé sa ruine.
C'était le début de Mahy à la tribune, et l'on peut dire qu'il a commencé par un coup de maître. L'Assemblée a été surprise et charmée par cette parole facile, élégante, sympathique, par cette argumentation serrée, logique, probante, et elle a donné raison au brillant député de la Réunion.Quelle que soit le courant auquel ils appartiennent, tous apprécient son talent, rendent hommage à son caractère franc et loyal. C'est surtout dans les bureaux et dans les commissions que notre représentant s'est fait une réputation de travailleur infatigable et de conseiller expérimenté.
A Paris, de Mahy ne donne pas seulement ses soins incessants aux intérêts coloniaux. Il est la Providence des créoles qui ont besoin soit de réclamer, soit de solliciter quelque chose. Il n'est pas de démarche, pas de course, si longue qu'elle soit, qui l'arrête, quand il s'agit d'obliger un compatriote.
Malgré ses nombreuses et absorbantes occupations, de Mahy trouve encore le temps de donner ses soins comme médecin aux nombreux malades qui s'adressent à lui.
Député, De Mahy n'a pas oublié qu'il avait commencé par être journaliste. Il a publié dans plusieurs journaux de Paris des articles dans lesquels il a popularisé notre colonie, défendu ses droits, discuté ses intérêts.
Il a écrit aussi un grand nombre d'articles sur les questions politiques du jour dans le XIXe Siècle, l'Opinion, l'Avenir national et dans l'Union libérale et démocratique (de Versailles), dont il a eu en 1871 la direction politique.
Son œuvre la plus remarquable a été la belle et instructive étude qu'il a publiée en 1875 dans le premier numéro de la "Réforme économiqu"e, sur la députation coloniale. Après la dissolution de l'Assemblée nationale, de Mahy crut que c'était un devoir pour lui de revenir à la Réunion, non pas tant pour demander à ses compatriotes le renouvellement de son mandat que pour rendre compte à ses électeurs de la manière dont il avait exercé ce mandat pendant 5 années qui s'étaient écoulées depuis le 20 novembre 1870.
Les créoles de la Réunion résidant à Paris lui offrent, avant son départ, un banquet de remerciement. Cette première manifestation n'était que le prélude de toutes les ovations qui l'attendent à son retour au pays natal. Jamais homme ne fut plus honoré, plus glorifié. Dans ces nombreuses et solennelles rencontres avec ses compatriotes, de Mahy a su augmenter encore sa popularité. Son pays ne le connaissait que de réputation. De Mahy acheva de conquérir ses sympathies. C'est qu'il est de ces hommes d'élite qui parlent avec le cœur et qui possèdent la seule et vraie éloquence.A l'élection du 9 avril 1876, de Mahy n'a pas de concurrent : il ne pouvait en avoir. Il est réélu député à la presque unanimité des votants.A la Chambre des députés, comme à l'Assemblée Nationale, de Mahy restera l'homme du devoir, la sentinelle vigilante de nos droits, le défenseur infatigable de nos intérêts.Il n'oubliera jamais qu'il a soutenu avec La Serve les institutions actuelles pendant 5 ans contre les partis monarchiques ; qu'il a, avec La Serve, grandement contribué à affermir ces institutions par le vote de la Constitution de 1875, et sa devise sera celle même de la colonie : Tout pour la République et par la République.
Florence Revel

Docteur de Mahy surnommé le grand créole
Le titre que François de Mahy semblait espérer au début de sa carrière était celui de médecin des pauvres. Il a accompli de belles et nombreuses actions dont les Saint-Pierrois ont gardé pieusement le souvenir.
En voici une qui fut racontée par un riche habitant de l'endroit. C'était pendant l'épidémie de choléra, en 1859, M.X... avait un domestique atteint par le fléau et dont l'état l'inquiétait. Il va appeler le docteur de Mahy et le trouve en train de monter en voiture : " Vous venez avec moi, docteur ? " _ " Impossible. Je me rends en toute hâte auprès d'un pauvre malheureux qui est malade à la Terre-Sainte. Vous êtes sûr, vous mon cher ami, de trouver un médecin ; allez en voir un autre, et lassez moi courir à celui qui n'a pas de quoi payer. "
Il y cent anecdotes comme celle-ci sur François de Mahy. Et quand il donnait ces preuves de charité, il était loin de songer à devenir un jour député. Même en étant député, de Mahy trouve encore le temps de donner ses soins comme médecin au nombreux malades qui s'adressent à lui. Il va sans dire que jamais il n'a accepté d'être payé pour sa peine. On a souvent raconté que rentrant de Versailles très tard et trouvant une lettre d'un compatriote ou d'un ami qui réclamait son secours, de Mahy remit son dîner à plus tard et courut à l'autre extrémité de Paris pour remplir ce qu'il croyait être un devoir.