Un grand prêtre pour Bourbon
Alexandre Monnet (1812-1849)
Alexandre Monnet est de ces grands hommes qui ont milité pour l'abolition de l'esclavage.
On connaît mieux un Joseph Sarda Garriga qui a fait appliquer le décret du 27 avril 1848 prononçant l'affranchissement des esclaves, un Victor Schœlcher qui a fait progresser cette cause.

Né le 4 janvier 1812 à Mouchin, près de Lille, il entre au petit séminaire de Cambrai en 1825. Ordonné prêtre en 1837, il travaille dans la paroisse de Dompierre. Autorisé en 1840 par l'évêque de Cambrai à partir pour Bourbon, il arrive à Saint-Denis le 9 juin 1840.
Nommé Vicaire à Saint-Denis, il se met sans tarder au travail, apprend le créole pour pouvoir communiquer plus facilement avec ses ouailles. Il fonde deux catéchismes pour les esclaves et un catéchisme de persévérance pour les autres. Son zèle, sa jeunesse, sa force lui valent le surnom de "tambour major" des prêtres de la colonie.
A LA RENCONTRE DES ESCLAVES
Six mois plus tard, en septembre 1840, il écrit qu'il est accepté par tous, ou presque. Les maîtres dans leur grande majorité ne jouent pas son jeu, notamment en matière d'évangélisation des esclaves. L'abbé doit aller à la rencontre des esclaves dans leurs cases, suivant en cela les nouvelles instructions du gouvernement.
Cette initiative n'étant soutenue que par quelques gros propriétaires, comme Charles Desbassayns, l'abbé Monnet sait que sa politique d'évangélisation n'aura pas de grands résultats.
Après quelques mois de travail auprès des esclaves, il est convaincu que les thèses racistes qui prédominent à l'époque ne sont fondées sur rien de concret. Les colons qui soutiennent que les esclaves noirs sont des bêtes et des brutes - et il y en a plus d'un - ne le font que pour asseoir leur domination, justifier le système esclavagiste dont ils profitent pleinement.
À la Rivière-des-Pluies, où il a commencé à célébrer des messes en plein air pour les esclaves, l'abbé entreprend la construction d'une chapelle pour ses futurs paroissiens.
Il raconte qu'à l'issue de chaque messe, "chacun s'empressait de contribuer à la construction d'une nouvelle église, les propriétaires par leurs outils et leurs charroies, les hommes (esclaves) roulant des blocs de pierre, les femmes et les enfants en avançant des matériaux de toute nature et en égalisant le terrain."
D'autre part la moralisation n'a aucune chance de réussir sans émancipation: "Nous avons beau catéchiser, prêcher : sans émancipation nous ne ferons rien. Nous bâtirons d'une main, les maîtres détruiront de l'autre. Il y a de bons maîtres qui nous prêtent la main, mais ils sont en si petit nombre qu'ils font exception à la règle."
"Il y a aussi, commente l'abbé, des horreurs qui font frémir. Si l'on connaissait à la Chambre la moitié de ce qui se passe, on ne tarderait pas quinze jours à accorder l'émancipation, bien entendu comme à Maurice, avec indemnité."
Monnet heurte les colons parce que pour eux, la religion appartient au domaine privé. Si d'autres prêtres l'imitent, le clergé pourrait bien déstabiliser la société puisqu'elle ne repose que sur ce commerce des hommes.
UN CATÉCHISME EN CRÉOLE
Monnet écrit à Charles Desbassayns le 19 décembre 1844 : "Je fais des vœux ardents pour que tous les missionnaires mettent le marché à la main du gouvernement et lui disent : ou vous mettez les esclaves à notre disposition pour les instruire et en faire des chrétiens, ou nous partons."
La structure paroissiale obligeant un prêtre à s'occuper aussi bien des Blancs que des esclaves, Monnet jette les bases d'une nouvelle pastorale. Il propose qu'un clergé spécifique s'occupe de chaque catégorie.
"On trouve toujours mille prétextes pour ne pas s'occuper des pauvres Noirs, dit-il. Donnez-moi dix missionnaires selon le cœur de Dieu et avant cinq ans, les Noirs de Bourbon seront plus religieux et plus moraux que les Blancs." Pour l'abbé Monnet, le prêtre qui évangélise les Noirs ne doit pas être perçu comme l'homme des Blancs, le relais des maîtres.
Après avoir appris le créole et pour faire progresser la catéchèse, Monnet rédige un petit catéchisme en créole. Ce livre est probablement resté au stade de manuscrit puisqu'on n'en retrouve plus trace aujourd'hui.
Lorsqu'en juin 1842, le père Levavasseur arrive dans son île natale, il est impressionné par l'œuvre de ce prêtre.
Nommé en 1843 curé de Saint-Paul, Monnet œuvre avec le même zèle auprès des esclaves. Son travail est apprécié à Paris et à Rome. Le gouvernement lui décerne la croix de la Légion d'honneur en 1845. Le pape Pie IX le reçoit en audience privée et le nomme vice-préfet apostolique de l'île Bourbon.
"VICTIME DES ABUS COLONIAUX"
À son retour en rade de Saint-Denis, le 12 septembre 1847, le père Monnet est accueilli par des jeunes gens qui profèrent injures et menaces. La police n'intervient pas. À deux reprises les manifestants se présentent devant le presbytère en scandant: "À bas Monnet, mille piastres, mille cinq cents piastres pour celui qui nous apportera sa tête !" Un orage providentiel les disperse vers dix heures du soir.
Le gouverneur qui arrive à Saint-Denis le 14 ordonne par proclamation l'interdiction de toute manifestation et se plaît à souligner qu'il est "pénétré se sentiments d'amour pour les colons". Bref, il a choisi son camp. Il est prêt à faire expulser Monnet, malgré ses médailles et ses titres, le soutien du gouvernement et de la papauté. Le préfet apostolique Poncelet intervient en faveur de son prêtre, mais sans succès. Les autres prêtres se taisent. Dans l'intérêt de la colonie, le gouverneur prie Monnet de repartir sur le champ. Monnet est fatigué par la précédente traversée, il ne veut pas céder, s'accroche à la terre réunionnaise. Le gouverneur lui accorde un délai de quinze jours.
Le 28 septembre, à neuf heures du soir, le commandant de gendarmerie vient le prendre à l'hôpital militaire où il a trouvé asile et embarque à bord du "Pionnier" "C'est une victime de l'intolérance et des abus coloniaux qui s'éloigne de l'océan Indien", a commenté Prosper Eve dans "L'église en terre réunionnaise".
Il poursuit : "Que prouve ce départ ? Que les colons sont opposés à l'Église ? Évidemment non. Il signifie seulement qu'ils ne veulent pas d'un prêtre de cette envergure qui dénonce les abus et les failles du système, qui, en pansant les plaies de plus petits, risque d'avoir une telle autorité auprès d'eux que les maîtres ne puissent plus se faire entendre."
Avec ce départ, la société réunionnaise prouve qu'elle est incapable de se transformer de l'intérieur.
Le 8 mars 1848, Monnet - surnommé le Père des Noirs - devient supérieur de la Congrégation du Saint-Esprit et l'interlocuteur du gouvernement provisoire de Victor Schœlcher. Quand il apprend que l'esclavage est sur le point d'être aboli, il envoie un courrier au clergé des colonies pour lui demander de montrer la voie aux colons et d'affranchir leurs esclaves sans attendre l'application du décret.
Pour convaincre ses confrères, il ajoute qu'une telle attitude "nous méritera les applaudissements de la France entière".
Il ne convainc personne à Bourbon, si l'on en croit la remarque de Minot : "J'ai ri en lisant la lettre de Monsieur Monnet, qui exhortait les prêtres à prendre l'initiative en donnant la liberté à leurs esclaves. Pas un n'a fait attention à cette invitation."
Nommé évêque de Madagascar, sur le trajet qui le mène à son diocèse, il passe quelques jours à la Réunion au début du mois de novembre 1849. Le 8, il s'embarque pour Sainte-Marie, le 19, il rejoint Mayotte.
Pris par une fièvre ardente, il meurt après quelques heures de maladie. le premier évêque de Saint-Denis, Mgr Desprez, obtint du ministère de la Marine que la dépouille mortelle du second évêque de Madagascar soit rapatriée à la Réunion. Il repose dans son église de la Rivière-des-Pluies.
Lire à ce sujet
"L'église en terre Réunionnaise" (1830-1960) de Prosper Eve, paru aux éditions du Grahter.
