Pierre-François-Etienne Bouvet de Maisonneuve, contre-amiral de l'empire (1775-1860)
Fin du XVIIIe et début XIXe, les guerres de l'Empire sont le théâtre maritime de nombreux affrontements entre navires français et britanniques. Dans ces conflits, les îles Mascareignes, objet de convoitise des Anglais, ne restent pas inactives. Elles abritent encore quelques aventuriers dont Pierre-François-Etienne Bouvet de Maisonneuve, qui a voué une partie de sa vie à la cause de l'Empire. Fils de commandant, ce Bénédictin de naissance passe du statut de volontaire à aspirant, enseigne de vaisseau, lieutenant de vaisseau, capitaine de frégate, capitaine de vaisseau puis contre-amiral. Après un début de carrière houleux (il est fait cinq fois prisonnier), Pierre Bouvet accumule les prises de navires anglais et devient aux yeux de l'Empereur et de la Marine nationale, un héros des mers, en remportant des batailles pour sauver son île natale et l'Ile de France (Île Maurice) du joug de la perfide Albion.

La mer, chez les Bouvet, c'est une affaire de famille. Avec un grand-père, Pierre-Louis Bouvet, ingénieur de la marine, un père Pierre-René-Servais Bouvet de Maisonneuve, commandant, le jeune Pierre-François-Henri-Etienne Bouvet de Maisonneuve ne pouvait qu'avoir le pied marin.
C'est à Saint-Benoît qu'il voit le jour, le 28 novembre 1775, d'un père breton et d'une mère créole, Marie-Périer d'Hauterive. Dès douze ans, en 1787, il embarque avec son père sur le "Nécessaire" pour une campagne aux Indes. Il est alors volontaire et a déjà l'infime honneur de rapporter, par l'intermédiaire de son père, le premier châle des Indes importé en France à la reine Marie-Antoinette. Cinq ans plus tard, en 1792, il est reçu aspirant et commence une carrière d'officier sur la frégate "l'Aréthuse". Dès les premiers jours de la Terreur, il est jeté avec son père dans les prisons de Brest. Ils y restent quelques mois avant d'être envoyés à Paris, dans les prisons du Luxembourg où ils attendent tous deux leur jugement. Par bonheur, les événements du Thermidore surviennent et ils sont libérés. Son père n'y survivra pas, il meurt quelques jours après leur libération en janvier 1795. Pierre, vingt ans maintenant, reprend la mer en tant que lieutenant sur le "Furet", un corsaire. Il est pris une nouvelle fois par les Anglais et est envoyé aux pontons de Plymouth. Le scénario de la prison se renouvellera cinq fois en tout, forçant le jeune marin à redoubler d'imagination pour s'évader et confortant toujours davantage ses sentiments de vengeance envers les Anglais. Sur le vaisseau "Le Redoutable", il part pour la Guadeloupe où l'attend une bataille qui lui vaudra le grade de "Lieutenant de vaisseau". Après être passé par la mer de Chine, il se dirige en 1804 vers La Réunion pour épouser celle avec qui il est promis depuis longtemps, sa cousine germaine, Henriette Perier d'Hauterive. C'est chose faite le 1er juin 1804, au quartier de Saint-André. De cette union naîtrons quinze enfants, dont trois infirmes et dix décédés en bas âge. Très vite, Pierre Bouvet reprend les flots pour naviguer sur "L'Atalante" dans l'océan Indien. Après les batailles d'Aboukir et de Trafalgar remportées par les Anglais, les îles Mascareignes, françaises à l'époque, attisent en effet la convoitise de la perfide Albion qui voit par là un moyen de devenir maîtresse incontestée de l'Inde. Elle y trouve également un intérêt stratégique : l'Ile de France (Île Maurice), peu défendue, peut servir de base pour les flottes régulières françaises. Devant ses ennemis, Pierre Bouvet est prêt à se battre pour garder la suprématies dans ces îles, où il est né. Pour déjouer leurs complots, il redouble d'intelligence. Sa dernière expérience, par exemple, en tant que prisonnier à Bombay en 1806, lui aura été plus bénéfique que prévu. Il remarque en effet sur la côte du Malabar la voilure d'un bateau indien appelé "Patemar". Voyant qu'ils sont très nombreux en Inde, il lui vient l'idée d'en construire un identique afin de pouvoir mieux se fondre dans la masse et ainsi attaquer les Anglais par surprise. Il expose ses desseins au général Decaen, alors gouverneur général des îles Mascareignes, qui l'autorise à mettre en œuvre son projet, d'après les plans qu'il avait dressés. Baptisé à juste titre "L'Entreprenant", le bateau, équipé de 40 hommes, arrive le 23 janvier 1808 sur la côte de Malabar et capture "La Marguerite", sans éveiller aucun soupçon. Bien joué.Plus tard, embarqué sur un navire de commerce, il se déguise en négociant pour tromper l'ennemi. Le convoi est surpris par les Anglais mais Pierre Bouvet n'est pas reconnu. Il rachète le navire et sa cargaison, le ramène à Saint-Denis avant de regagner triomphalement l'Ile de France .
DES PHILIPPINES AU GOLFE PERSIQUE
Fort de ces succès, Decaen l'élève au grade de capitaine de frégate sur la "Minerve". C'est sur ce navire que Bouvet accomplit ses plus beaux faits d'armes et conquiert définitivement une place à part entre tous les officiers de la Marine. Des Philippines au Golfe Persique en passant par le Mozambique, il capture, entre 1808 et 1809, plus de trente navires anglais avec de riches butins. Pour la bataille du Mozambique, d'ailleurs, les historiens ne tarissent pas d'éloges sur ses exploits. Ainsi, P. de Montforrand dans "l'Album de la Réunion" d'Antoine Roussin, écrit : "Ce combat (...) passe aux yeux des marins pour la plus belle affaire de Pierre Bouvet. En effet, comme elle eut lieu sous voiles, en plein jour et par une forte brise, le commandant put y montrer tout le mérite de sa tactique, la hardiesse de ses manœuvres et la précision de ses mouvements". Cependant, les Anglais, après avoir obtenu l'Ile Bonaparte (actuelle Réunion) reviennent à la charge en Île de France. Le 20 août 1810, Decaen envoie donc sur l'île sœur la division Duperré composée du "Victor", de la "Minerve" (commandée par Pierre Bouvet), du "Bellone", du "Windham" et du "Ceylan" (deux prises anglaises). La bataille est un duel de bateaux immobiles, le vent les ayant poussé dans les bancs de corail. Blessé grièvement, Duperré cède le commandement à Bouvet le second jour. Face à lui, les Anglais rusent en arborant le drapeau français sur le "Néréide" mais Bouvet voit clair dans leur jeu. Il assène à bout portant toute sa volée de tribord sur le bateau anglais. Après neuf jours de combat, c'est le pavillon français qui flotte sur l'îlot de la Passe, à l'entrée du Grand Port. La victoire française est importante : deux frégates anglaises prises, deux autres détruites, de nombreux officiers et plus de 1 600 marins et soldats faits prisonniers pour 37 hommes tués et 112 blessés côté français. Cependant, cela ne suffit pas à éloigner la menace anglaise : l'Ile de France capitule le 3 décembre 1810...
Pierre Bouvet, lui, est déjà reparti sur d'autres conflits. Cette fois, il cherche à prendre la "Boadicea", seule frégate anglaise qui ne figure pas à son tableau de chasse. Cela se passe sur les côtes de l'Ile Bourbon, désormais anglaise. Après quelques heures de rondes devant l'île, il aperçoit une frégate anglaise qu'il prend pour le "Boadicea" et qui est en fait "l'Africaine", commandée par Corbett. Dans la nuit du 12 au 13 septembre 1810, après une heure de combat, ce dernier rend l'âme, tout comme 330 de ses hommes. Bouvet ne pourra pas profiter longtemps de sa victoire puisqu'il doit abandonner sa victime, les renforts anglais arrivant à toutes voiles.
GRANDE MAÎTRISE DE SOI
Pour lui, ce combat sera tout de même "le plus terrible châtiment que la vanité anglaise ait jamais essuyé", selon les écrits qu'il a laissés dans son Précis de campagne. Après des congés de quelques mois, il reprend la mer pendant cinq années, à bord de "l'Aréthuse" et de "l'Amélia" pour combattre une dernière fois les Anglais. Dans ces campagnes, Pierre Bouvet prend toujours grand soin de son équipage, rembourrant les hamacs afin que les balles perdues viennent s'y nicher... Il donne également l'impression d'un grande maîtrise de soi et d'un calme apparent. "Bouvet possédait à un degré imminent cette précieuse facultés de transformer les hommes placés sous ses ordres (...), écrit P. de Montforrand dans "Album de la Réunion", d'Antoine Roussin. Rien en lui, même pas le courage, n'était bruyant ni expansif et il n'avait aucune des qualités saillantes ou des brillants défauts qui enlèvent les masses et les entraînent sans leur donner le temps de réfléchir. Son caractère paraît avoir été très vif et violent, mais il s'était fait par la volonté un calme extérieur que rien ne troublait". "Le calme se communique comme la crainte, affirmait Pierre Bouvet lui-même dans ses "Précis de campagne". Au moment de l'action, tous les yeux se fixent sur le commandant et il faut qu'il montre une confiance absolue pour l'inspirer à son équipage".
En 1815, après 28 ans de service, il tourne la page et demande sa retraite. Il a alors 40 ans, une de ses filles vient de mourir et sa femme est victime de cécité. Il est donc temps de s'occuper d'elle, dans leur maison de famille de Saint-Servan, près de Saint-Malo, là où son père était né. Selon P. de Montforrand, c'est plutôt la reddition des îles Mascareignes aux Anglais qui aurait motivé ce choix. "Il ne pouvait voir sans regret la chute du régime impérial et refusait de devenir serviteur d'une dynastie nouvelle. S'il n'était pas sous l'influence de cette haine nationale contre l'Anglais -il était contre ces "préjugés barbares", quand les événements de 1815 amenèrent la paix, quand il vit l'Ile de France si bien défendue par lui rester à l'Angleterre, il pensa que son rôle était fini". Quoi qu'il en soit, il préfère se consacrer à sa femme, qui meurt quinze ans plus tard, le 3 juillet 1830, très exactement. Il épouse en secondes noces, en 1833, Thérèse Pierrette, la gouvernante de ses enfants infirmes, avec qui il a un fils : Ernest Zénon Léonard. Désormais, sa vie est tournée vers le repos et la politique de sa région. Pierre Bouvet passe son temps à la pêche, au jardinage, à la chasse... En 1830, il devient député libéral de l'Ille-et-Vilaine, puis membre du conseil général en 1835. Par ailleurs, très reconnu dans son île natale, les habitants de l'île Bourbon le désigne en 1831 pour les représenter au combat des Colonies. La même année, il est fait officier de la Légion d'honneur par l'Empereur lui-même, en reconnaissance de ses éminents services, puis nommé "contre-amiral", c'est-à-dire officier général de la marine, en 1853. Il meurt à Saint-Servan, en 1860, à l'âge de 85 ans, après 36 ans de services dont 22 en temps de guerre. Une vie bien remplie donc, et qu'il traverse avec beaucoup de chance, comme si une bonne étoile veillait sur lui. "C'est vrai, raconte-t-il dans ses "Précis de campagne", quand, après le combat, je visitais mon navire, je trouvais mon banc de quart criblé de coups : il ne restait d'intact que la place que j'avais occupée".
Textes : Rozenn Gourvennec

Bouvet, un exemple pour des générations de marin
Reconnu en son temps comme un héros de la Marine nationale, Pierre Bouvet a donné son nom à plusieurs bâtiments et rues françaises. À La Réunion tout d'abord, où un collège bénédictin a été baptisé "Amiral Bouvet", tout comme une rue dionysienne. Hélène Thasard, présidente du Centre généalogique de Bourbon, est par ailleurs retournée sur les traces du marin de l'Empire dans le bulletin n°16 du CGB et a ainsi retrouvé les vers du barde breton Théodore Botrel sur le contre-amiral : "Un seul voile est tombé, comme un linceul qui tombe/ Et te voilà vivant, guidant notre vaisseau/ Toi qui voulus avoir Saint-Servan pour ta tombe/ Ne l'ayant pas eu au berceau !". Parmi les autres marques de reconnaissance qui lui ont été apportées, on compte le buste qui trône aujourd'hui au musée de Versailles dans la galerie des grands hommes et construit sur ordre de l'Empereur. Un autre buste, sculpté par Pierre-Marie Oge, a également été inauguré le 1er septembre 1900 sur la place de la mairie de Saint-Servan, place qui avait d'ailleurs pris le nom de Bouvet en 1870, sur la décision du conseil municipal. Enfin, pour entretenir la mémoire du grand homme jusqu'au bout, les habitants ont donné son nom au bassin à flot du port. Mais Bouvet, c'est aussi le nom de deux avisos, d'un cuirassé et d'un escorteur d'Escadre, bâtiments de la Marine nationale. Celle-ci, selon "L'almanach religieux du diocèse de Saint-Denis, perdait en effet en lui "un chef vénéré et l'Empereur un fidèle serviteur".