Louis Payen, premier résident "volontaire" à
La Réunion
L'aventurier devenu ermite

Il était temps, alors que l'humanité entre de plain-pied
dans le troisième millénaire de l'ère chrétienne,
que La Réunion se souvienne de celles et ceux qui l'ont faite, souvent
dans l'adversité, et leur rende l'hommage qu'elles et ils ont justement
mérité de leurs descendants. Pour autant, cette nouvelle
série dominicale du Journal de l'île débutant aujourd'hui
ne sera pas le prétexte à de pontifiantes hagiographies. Les
placards de certains personnages "politiquement corrects" ne recèlent-ils
pas quelque cadavre ? D'autres personnalités, d'ordinaire honnies,
n'ont-elles pas été diabolisées à tort ? On
a fait pire à Louis Payen et à son anonyme compagnon, tous
deux débarqués volontaires en 1663 à Bourbon en compagnie
de dix Malgaches, en les reléguant pour y être emmurés
dans les oubliettes de l'Histoire
Louis Payen est un aventurier certes mais pas un fou. S'embarquer à
destination de Mascareigne que l'on a touché auparavant bien des
fois est une chose, vouloir s'y établir en est une autre, qu'il convient
de ne pas prendre à la légère. Or on sait d'après
Urbain Souchu de Rennefort, auteur notamment d'une "Relation du premier
voyage de la Compagnie des Indes Orientales en l'Isle de Madagascar ou Dauphine"
que cet homme-là est "bien fait, de douce humeur et sociable".
Un homme mûr, réfléchi, qui connaît l'île
pour en avoir entendu parler, peut-être de la bouche des douze "ligueurs"
exilés à la fin de 1646 par Pronis, le commandant du Fort-Dauphin,
puis quéris trois ans plus tard à la demande d'Etienne de
Flacourt. Ces mutins qui avaient osé mettre aux fers le chef de l'établissement
représentant à Madagascar la Société de l'Orient
- lequel en avait été tiré en juillet 1646 par le capitaine
Roger Le Bourg capitaine du "Saint-Laurent" - et que l'on avait
expulsé manu militari non sans leur avoir rasé "barbe
et cheveux" et leur ayant fait faire "amende honorable, nus en
chemise, la torche au poing", ces fortes têtes, donc, avaient
brossé à leur retour au Fort-Dauphin un tableau idyllique
de Mascareigne. Leur récit allait inciter Etienne de Flacourt à
envoyer Roger Le Bourg prendre une nouvelle fois possession de Mascareigne
au nom de Sa Majesté. Ce qu'il pense être une "seconde
possession" est en fait la troisième, après celle de
Goubert en 1638 et celle de Pronis en septembre 1642, écrit justement
Alfred Rosset ("Les premiers colons de l'île Bourbon").
Dans la foulée, Le Bourg mandaté par Flacourt au nom du roi
de France rebaptisera Mascareigne "Isle Bourbon".
La seule apparence des ex-exilés suffisait à se faire une
idée des conditions de leur séjour "Le cinquième
septembre 1649, écrit Etienne de Flacourt naturaliste de son état
et nouveau patron de la colonie pour le compte de la société
de l'Orient ("Histoire de la Grande isle Madagascar"), arriva
au Fort-Dauphin le navire Saint-Laurent de l'île Sainte-Marie qui
apporta deux cent quatre-vingt poinçons de ris blanc & deux jours
après la Barque arriva, qui amena douze François qu'elle avoit
trouvé à Mascareigne biens sains et gaillards. Là,
au lieu d'y avoir eu disette, ils n'avaient pas eu le moindre accez de fièvre
& m'ont tous assuré que c'est l'île la plus saine qui soit
au monde, où les vivres y sont à foison, le cochon très
savoureux, la tortue de terre, tortue de mer, toutes sortes d'oiseaux en
si grand abondance qu'il ne faut qu'une houssine à la main pour trouver
en quelque lieu que ce soit de quoy disner et avoir un sossaire que l'on
nomme fuzil à allumer du feu". Mieux ! "Pendant ces trois
années, lit-on encore sous la plume d'Etienne de Flacourt, ils n'ont
pas eu le moindre accès de fièvre, douleurs de dents ni de
teste, quoiqu'ils fussent nus, sans chemises, habits, chapeaux ni souliers,
y ayant été portés et laissés avec seulement
chacun un méchant canneçon, un bonnet et une chemise de grosse
toile () Quelques uns d'entre eux y allèrent malades qui incontinent
après recouvrèrent leur santé".
"LA TERRE Y EST FERTILE ET TRÈS GRASSE"
La suite de ce chapitre consacré à Mascareigne surclasse les
dépliants touristiques les plus laudateurs qui aient été
écrits sur cette destination. Il y a de quoi en saliver et, avec
le recul de 351 ans, constater avec douleur le mal qui a été
fait à cette terre : "Les étangs et rivières y
fourmillent de poissons () La terre y est très fertile et grasse.
Le tabac y vient le meilleur qui soit au monde. Les melons y sont très
savoureux, dont la graine y a été portée par ces misérables
exilés : ce qui a fait juger que touetes sortes de légumes
et fruits y viendront à merveille. L'air y est très sain et
quoiqu'il y doive être très chaud il y est tempéré
par des vents frais qui viennent le jour de la mer et la nuit de la montagne.
Ce serait avec juste raison que l'on pourrait appeler cette île un
paradis terrestre".
Jusqu'aux Anglois qui s'émerveillassent devant cette terre qu'Etienne
de Flacourt jauge "longue de vingt-cinq lieues et quatorze de large"
et situe "à vingt-et-un degrés et demy de latitude Sud
de la ligne équinoctialle". Dans un ouvrage intitulé
"Connaissance de l'Afrique" imprimé à Amsterdam
en 1663 (cité par D. Vaxelaire dans son "Histoire de La Réunion"
en deux volumes), un Anglais du nom de Draper vante en effet les vertus
de l'île. "L'air y est extrêmement sain, écrit-il
en anglais dans le texte traduit dans le document intitulé "Description
de l'île de Mascareigne ou de Bourbon", quoi que très
ardent, à cause qu'il est rafraîchi par le moyen des vents
frais qui y soufflent le jour et la nuit et s'élèvent des
montagnes () Cette île est extraordinairement fertile et abondante
tant en plantes qu'en animaux"
Si le sol est "fertile", l'histoire de l'occupation de cette terre
ne l'est pas moins en rebondissements. En 1654, Antoine Couillard auquel
les Malgaches du Fort-Dauphin ont donné le sobriquet de "Marovoule"
c'est-à-dire "le chevelu" (Albert Lougnon varie quelque
peu dans son ouvrage de relations "Sous le signe de la tortue, voyages
anciens à l'Ile Bourbon 1611-1725", puisqu'il précise
qu'un Antoine Thaureau dit Couillard a été impliqué
dans un vol) est à son tour envoyé à Bourbon par Etienne
de Flacourt qui, décidément, a bien des problèmes avec
ses administrés et une solution toute trouvée pour avoir la
paix! Sept autres Français et six Malgaches l'accompagnent ainsi
que "cinq vaches pleines et un petit taureau".
BOURBON, DÉCIDÉMENT TERRE D'EXIL
Ils compléteront le troupeau fort de "25 ou 30 autres taureaux
et vaches () fort belles, grasses et provenant de celles que monsieur de
Flacourt y avait envoyés il y a cinq ans", rapporte ledit Couillard
ou Thoreau dans un mémoire publié par Etienne de Flacourt.
Le séjour bourbonnais de ces 14 hommes prendra fin trois ans et huit
mois plus tard d'une curieuse façon. Le capitaine du "Thomas-Guillaume",
un certain Gosselin, qui avait lll
lll relâché à Bourbon pour y avitailler le 28 mai 1658
leur apprit "que le Fort-Dauphin avait été trahi et tous
les Français tués". Dans la conviction qu'ils risquaient
de laisser filer une belle opportunité de filer à l'anglaise,
Thoreau et ses compagnons embarquèrent à bord du "Thomas-Guillaume",
son capitaine leur ayant offert le passage jusqu'à Madraspatam aux
"grandes Indes", forteresse alors tenue par les Anglais. En échange,
les insulaires devaient fournir des vivres au navire. Comme ils l'apprirent
à leur arrivée à Madras-patam le 12 juillet 1658, ils
avaient été la dupe d'un "fourbe". Le Fort-Dauphin
tenait bon encore. Mais les élucubrations de Gosselin sont prémonitoires,
comme l'on sait, le Fort-Dauphin sera réduit et ses colons pour partie
massacrés le 27 août 1674
QUI ÉTAIT LE SECOND COMPAGNON DE LOUIS PAYEN ?
C'est donc une île désertée, une nouvelle fois, sur
laquelle prennent pied un jour du mois de novembre 1663 - "entre le
10 et le 14 novembre", précise le père Jean Barassin
dans son ouvrage "Bourbon des Origines à 1714" mais l'auteur
des "Bretons aux îles de France et de Bourbon au XVIIe et au
XVIIIe siècle", Bourde de la Rogerie situe l'événement
en 1658 et au nombre des débarqués ajoute "quelques nègres"
- Louis Payen, un compagnon dont ne connait le nom mais qui "est à
ses ordres" et dix Malgaches dont trois femmes. De Louis Payen on sait
peu de choses si ce n'est qu'il est originaire de Vitry-le-François
dans l'actuel département de la Marne. Cette région semble
bel et bien être le berceau du patronyme. Les Payen - hormis Louis
le nomade, Louis le bourlingueur, Louis l'aventurier - n'aiment guère
s'en éloigner. Une recherche sur le minitel permet en effet d'identifier
au jour d'aujourd'hui quelque 52 Payen disséminés dans dix-huit
communes de la Marne dont un homonyme parfait à Reims (sans rapport
aucun assure ce Louis Payen-là contacté par téléphone)
! Notre Louis est établi à Madagascar depuis 1656. L'anonymat
dans lequel a été plongé son compagnon a piqué
au vif les historiens et exégètes de toute plume. A contrario
du Père Barassin qui s'en tient strictement à la lettre des
écrits d'Urbain Souchu de Rennefort, nombre d'auteurs non spécifiés
dont Alfred Rosset et Daniel Vaxelaire notamment citent la thèse
ont "cru identifier" le second Français comme étant
Pierre Pau, jardinier de son état par ailleurs natif de Lyon. Pourtant,
le même Pierre Pau, lit-on dans le "Dictionnaire généalogique
des familles de l'Ile Bourbon 1665-1810, tome I" de Camille Ricquebourg,
serait arrivé le 22 février 1667 à bord d'un des vaisseaux
de la flotte du marquis de Montdevergue et en compagnie de son épouse,
Anne née Billard, qui plus est ! La confusion si elle est réelle
tient peut-être du fait qu'Anne Billard, que Pau aurait épousée
en France ou à bord on ne sait en tous les cas avant 1667, a donné
naissance à un fils, Etienne, lequel sera baptisé le 7 août
1667 à Saint-Paul. Etienne Pau serait donc le premier "Réunionnais"
né à Bourbon. Un frère le suivra à deux ans
d'intervalle, René. Quitte à faire assaut d'hypothèses,
ce fameux car inconnu compagnon de Payen ne serait-il pas plutôt Paul
Cauzan dont on dit ("Le" Ricquebourg toujours) qu'il est arrivé
le 27 avril 1671 avec la flotte de l'amiral Blanquet de la Haye ?
Car Paul Cauzan s'est marié à Madagascar avec une Malgache
baptisée Anne Caze (qu'on écrit également Case ou Cazo
ou Racazo). Or, une autre théorie également séduisante
assure qu'Anne et ses deux surs, Marguerite et Jeanne que plus tard elle
emploiera (cf "Trois générations d'esclaves à
Bourbon, la famille Lamboutique 1670-1720" de Robert Bousquet) seraient
les trois femmes du contingent de dix Malgaches venus avec Payen A la mort
de Paul Cauzan dont elle aura un fils, François né vers 1671,
Anne se remariera avec Gilles Launay, quant à lui compagnon du Parisien
Etienne Regnault, commis de la Compagnie orientale des Indes.
Le petit nombre de femmes voilà bien le problème, récurrent
d'ailleurs. La pomme de discorde. Car, peu après l'arrivée
du "Saint-Charles" navire de la flotte du Maréchal de la
Meilleraye commandé par Hervé de Kersaint-Gilly seigneur de
Kergadiou, qui les emportait à Bourbon, le divorce était consommé
entre Payen et son compagnon d'une part, les Malgaches d'autre part. François
Martin, à qui l'on devra plus tard la fondation du comptoir de Pondichéry,
a accosté en 1665 à Bourbon.
On connaît grâce à sa relation le mauvais sort auquel
ont échappé de peu les deux Français dans ses "Mémoires"
: "Les nègres avaient fui à la montagne après
avoir manqué une conjuration qu'ils avaient faite d'assassiner les
deux Français. On envoya six soldats sous un officier pour tâcher
à les rencontrer, qui perdirent leur temps et retournèrent
à l'anse Saint-Paul après avoir ruiné des plantages
qu'ils avaient trouvé que les nègres avaient faits. Les noirs
revinrent depuis, sur la parole qu'on leur donna qu'ils ne seraient point
punis. Le sujet de leur conjuration était pour avoir à leur
dévotion des négresses que les deux Français avaient
amenés avec eux du Fort-Dauphin, dont une était très
bien faite, car il faut aux noirs des femmes". En 1664, année
où la Société de l'Orient céda ses droits à
la Compagnie orientale des Indes cofondée par Colbert et Louis XIV,
le "Charles", un navire portant les couleurs de l'Angleterre
et commandé par un certain Jacques Barquer (ou Barker), relâche
à Bourbon. Il est dit que Payen et son compagnon en profitèrent
pour troquer de la viande sur pied contre "de l'huile, de l'eau-de-vie,
du vinaigre, des poix et des habits" dont les Anglais avaient besoin.
Un an plus tard, l'arrivée de trois navires à Bourbon, le
"Taureau", puis "La Vierge-de-Bon-Port" et enfin "l'Aigle
Blanc" - qui transportait François Martin, ce dernier en qualité
de "sous-marchand", précise Albert Lougnon - allait sceller
le départ de Payen qui "résolut de repasser en France"
tandis que son compagnon "s'engagea au service de la compagnie",
écrit Souchu de Rennefort. Par un acte de donation signé au
Fort-Dauphin le 16 février 1666, Payen cède "aux Ordres
du Roy la souveraineté du pays" contre juste rétribution.
Le 20, il embarque à bord de "la Vierge-de-bon-Port" à
destination de la France qu'il n'atteindra pas de sitôt. Lors de la
traversée du Channel en effet, son navire fut coulé par les
Anglais qui se saisirent de sa personne ainsi que de ses biens. A sa sortie
de prison où il fut confiné pendant un temps indéterminé,
Louis Payen allait tout de même regagner son cher Vitry-le-François
où il se serait fait... "ermite" !
Dimanche 8 Octobre 2000