1958

Retour...


En 1957, Marc Kichenapanaïdou n'a que quatorze ans. A cette époque, il fait la lecture à sa mère et lui conte les romans-photos publiés dans le "Journal de l'île".

L'année 1957


Mon père, né le 24 août 1909, était un jeune homme d'une intelligence remarquable. Ce fils d'ouvrier du Gol obtiendra brillamment son certificat d'études primaires en 1922. Mais son père préférera l'orienter vers l'apprentissage d'un métier, puisque deux salaires suffisaient difficilement aux maigres ressources de ces besogneux. Et c'est ainsi qu'il devint, en 1934, ouvrier chaudronnier à l'usine de Grands-Bois.
Pour l'avoir bien souvent accompagné, écouté, je peux témoigner de l'amour qu'il avait pour le travail bien fait. Autant il mettait du cœur à l'ouvrage, autant il avait gardé de l'école le goût pour l'écriture et la lecture. Toute mon enfance va être bercée par de nombreuses lectures. Parmi les nombreux ouvrages qui ont constitué ma bibliothèque naturelle, je me souviens, lorsque j'avais quatorze ans, dans les années 1957, que papa s'était abonné à trois journaux malgré son salaire de misère : "La Démocratie" de Léonce Salez, "Témoignages" du docteur Raymond Vergès, et "Le Journal de l'île de la Réunion" de Fernand Cazal qui, cette année-là, va publier un feuilleton : "Les deux gosses...", roman de Pierre Décourcelle, qui tiendra en haleine les lecteurs durant 318 épisodes.
L'aventure se déroulera sur deux ans. Ma mère, analphabète, avait pris goût à cette histoire que j'avais la joyeuse mission de lui lire à haute et intelligible voix. Cette parenthèse sentimentale était le divertissement journalier de cette maman, qui à part ce moment, était tout le temps occupée aux tâches ménagères. Cet intermède de 10 à 15 minutes était devenu mon ordinaire. Partager l'impatience de ma mère, discuter avec elle et essayer d'anticiper sur le lendemain... ces exercices ont affiné ma mémoire et m'ont rapproché d'elle. C'était devenu coutumier, chaque soir après l'école, c'était notre récréation. Après avoir pris connaissance des nouveautés, chaque épisode était soigneusement découpé et gardé précieusement. A la fin du feuilleton, nous nous sommes retrouvés avec douze fascicules, regroupant nos épisodes, soigneusement cousus ensemble, grâce à la machine à coudre et à la dextérité de maman. Pour parachever cette œuvre, une page de garde m'a été spécialement confiée. Chacun de ces livrets a maintenant en couverture des dessins illustrant les personnages que j'avais fidèlement reproduits à partir des images du journal.
Tous ces dessins sont les œuvres de mes petites mains. Je suis toujours fier aujourd'hui de ces esquisses d'éditions qui ont été des parenthèses de divertissement familial, dans ces dures années de pénurie. Nous avions à ces moments-là des capacités exacerbées pour connaître le poids des choses. En toute simplicité, une lecture suffisait à illuminer une journée...