ARTICLE DU 08/09/03
C’est un véritable voyage dans le temps qu’a entrepris le 16 août dernier l’équipage du “Borobudur”. En reconstruisant à l’identique un bateau à voile datant du VIIIe siècle, Philip Beale, l’instigateur du projet, espère ainsi pouvoir recréer l’ambiance des navigations marchandes antiques qui participèrent, notamment, au développement de Madagascar. A l’heure actuelle, le voilier fait route dans le sud des Chagos. Il devrait toucher la Grande Ile en octobre prochain.

Dans le sillage des premiers navigateurs de l’océan Indien


7 août 1947, une étrange embarcation s’écrase sur le récif de l’atoll de Raroia, dans l’archipel des Tuamotu. L'équipage, composé de six marins scandinaves, réussi à se sortir indemne du naufrage. Après plus de trois mois de navigation et 8 000 km parcourus depuis le Pérou, Thor Heyerdhal, le chef de l’expédition, met pied à terre. Solennellement, il plante en souvenir du voyage une pousse de cocotier rapporté du continent sud-américain.
Cette incroyable navigation à travers le Pacifique sur un radeau de balsa nommé Kon-Tiki allait devenir un récit mythique. Heyerdhal voulait prouver au monde que les ancêtres des Incas étaient allés peupler la Polynésie. Depuis, la thèse de l’anthropologue norvégien a été largement remise en cause. Qu’importe. Les hommes du Kon-Tiki venaient d’inventer la navigation dans le temps.

Merveille du monde

C’est dans cet esprit que le Borobudur a quitté le port de Djakarta le 16 août dernier, destination Accra, au Ghana, sur la côte ouest africaine. Si tout se passe comme prévu, l’embarcation devrait y jeter l’ancre en décembre de cette année. Entre temps, les trente membres d’équipage auront fait escale aux Seychelles, à Madagascar et en Afrique du Sud. Si tout se passe comme prévu…
Car le Borobudur — 20 mètres de long — n’est pas un bateau comme les autres. Et pour cause. Son architecture remonte au VIIIe siècle après J-C ! Fabriqué entièrement en bois dans les îles Kangean, à 80 km au nord de Bali, il s’agit en fait de la reproduction exacte d’un des cinq navires gravés sur les bas-reliefs du célèbre temple bouddhiste de Borobudur, à Java.

Traversée difficile

Cette merveille du monde redécouverte au XIXe siècle fut érigée par une thalassocratie, celle des Sailendra. Autrement dit, un royaume qui domina pendant des siècles le commerce au long cours vers la Chine, l’Afrique et le Moyen-Orient.
Pour transporter des marchandises sur des milliers de kilomètres, il fallait à l’époque des navires résistants, capables d’affronter les tempêtes de l’océan Indien. En reconstruisant le Borobudur selon des techniques traditionnelles, l’équipe dirigée par Philip Beale, ancien marin de la Royal Navy et rompu à ce genre d’expédition, a déjà réalisé un exploit. Reste à démontrer que l’antique bateau à voile est effectivement capable de traverser les océans. “Je suis depuis longtemps fasciné par la manière dont les peuples originaires de l’archipel indonésien ont navigué durant le premier millénaire pour s’implanter à Madagascar et exercer une influence significative sur une partie des côtes africaines, explique l’aventurier. Avec cette expédition, nous voulons comprendre comment les Indonésiens ont pu atteindre l’Afrique de l’Est et tester le bateau dans des eaux réputées parmi les plus difficiles au monde”.

7 nœuds de moyenne

Pour l’heure, Neptune semble plutôt clément avec l’équipage. Mercredi dernier, lors de sa dernière communication par courrier électronique, le Borobudur venait de parcourir 177 miles en 24 heures, soit plus de 7 nœuds de moyenne. Un record depuis le départ. “Le bateau avance bien, nous avons eu une très belle journée de navigation”, indiquait un des marins du bord.
Porté par des vents d’alizés soutenus, le voilier se trouve actuellement dans le sud des îles Chagos, à environ 900 milles des Seychelles. A ce rythme, il pourrait atteindre l’archipel avant la date d’arrivée initialement prévue, c’est-à-dire le 20 septembre.
L’expédition fera escale sur place pendant une dizaine de jours. Et en profitera pour organiser un séminaire sur les relations culturelles entre l’Indonésie et les îles de l’océan Indien. Le Borobudur reprendra ensuite la mer pour la côte ouest de Madagascar qu’il devrait atteindre courant octobre.

Jean-Benoît Beven Bunford